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    26 July

    CONFERENCE EPISCOPALE DE COTE D'IVOIRE - LE CHRETIEN FACE A LA POLITIQUE - Formation Politique et Civique - 2

    CHAPITRE II: BREVE PRESENTATION DE L'ANTHROPOLOGIE ET DE LA SOCIOLOGIE DU POUVOIR POLITIQUE TRADITIONNEL ET MODERNE

    INTRODUCTION: LE POUVOIR EN GENERAL

    1. QU'EST-CE QUE LE POUVOIR ET QU'ELLE EST SA NATURE?

    35. Le pouvoir est la capacité de mouvoir et de contraindre quelqu'un pour obtenir de lui quelque chose ou pour lui faire accomplir un acte. Exemple: le pouvoir de Pierre sur Paul est la capacité de Pierre d'obtenir que Paul fasse quelque chose qu'il n'aurait pas fait sans l'intervention de Pierre.

    En d'autres termes, le pouvoir est la capacité d'agir d'un individu ou d'un groupe sur un autre individu ou sur un autre groupe. En bref le pouvoir exprime une relation de dépendance des individus-en société les uns vis-à-vis des autres.

    36. Le concept de pouvoir implique l'idée de force, de séduction, d'attirance et de domination si bien que le pouvoir signifie toute chance de faire triompher, au sein d'une relation sociale, sa propre volonté, même contre les résistances des autres.(1)

    Pour saisir davantage la nature du pouvoir, il est bon de le rapprocher et de le distinguer de l'autorité.

    2. AUTORITE ET POUVOIR

    37. L'autorité désigne toute forme de pouvoir reconnu comme légitime par la loi ou la coutume de ceux qui y sont soumis. L'autorité est donc un pouvoir reconnu comme légitime. Qu'est-ce que la légitimité du pouvoir et d'où vient-elle?

    La légitimité du pouvoir signifie concrètement que celui qui exerce le pouvoir politique a la certitude de rencontrer une volonté d'obéir de la part de ceux sur qui il exerce le pouvoir politique; il doit être accepté et reconnu par eux.

    La légitimité du pouvoir vient de sa conformité aux règles fixées et reconnues par le groupe dont la Constitution est l'expression accomplie. C'est pourquoi cette Constitution appelée aussi loi fondamentale doit faire l'objet d'un grand respect.

    38. Le pouvoir, d'une manière générale, recouvre toutes les formes de relations entre les hommes. Ces relations sont marquées par toutes sortes d'influences telles que la dépendance, la manipulation ou l'exploitation, ainsi par exemple, le pouvoir légitime (l'autorité) d'un Maître sur les employés municipaux qui lui sont officiellement soumis, est tout à fait différent du pouvoir que peuvent avoir sur ces mêmes employés, les intérêts privés susceptibles de les récompenser ou les réseaux de relations dont ils dépendent pour réussir dans leur tâche.

    On constate de la sorte que les multiples pouvoirs qui s'exercent sur les mêmes personnes sont de nature différente, et il importe de ne pas les confondre. Cela nous amène à dire qu'il y a une pluralité de pouvoirs.

    39. Dans cette deuxième partie, nous verrons successivement le pouvoir dans les sociétés traditionnelles et modernes, le concept  de la démocratie et ses principes, l'xpérience démocratique en Côte d'Ivoire et l'avènement d'une société démocratique dans ce même pays.

    A. LE POUVOIR DANS LES COMMUNAUTES TRADITIONNELLES DE LA COTE D'IVOIRE

    40. La Côte d'Ivoire, notre pays, sur le plan traditionnel est constituée de plusieurs organisations politiques que l'on peut regrouper en deux systèmes principaux: la chefferie et la royauté.

    Ces deux systèmes, différents dans leur stratégie, poursuivent le même but: le maintien et la promotion de l'équilibre social. Dans les communautés traditionnelles, l'exercice du pouvoir est plus qu'un art; c'est une sagesse qui découle de la vision du monde. En effet, l'homme doit vivre en paix, en harmonie avec lui-même, avec ses semblables, avec la nature. C'est pourquoi la pratique du pouvoir est la résultante d'un long processus d'écoute et de négociation en vue de toujours rechercher un consensus. Ainsi, ceux qui exercent le pouvoir sont en contact permament avec toutes les composantes significatives de la communauté: le collège des anciens, les chefs initiatiques, les chefs de terres, les chefs de clans etc. La démocratie traditionnelle est une démocratie consensuelle.

    1. LA CHEFFERIE

    41. Le système de chefferie traditionnelle a pour caractéristique de permettre la participation effective de tous les individus à la gestion politique de la communauté dans ses dimensions familiales, villageoises et claniques. Ainsi, dès le bas-âge, chaque membre de la communauté est préparé à atteindre cet objectif. C'est là le sens profond des initiations ou des organisations des groupes de générations.

    42. Par l'initiation qui peut prendre plusieurs formes selon les ères culturelles, l'individu est préparé à vivre sa vie, à connaître et à reconnaître d'une part, son identité et celle de sa communauté d'origine et d'autre part, sa mission, sa responsabilité vis-à-vis de sa communauté. Il est formé à être un citoyen à part entière, prêt à se donner pour défendre les intérêts et la cause de sa communauté.

    43. Quant aux classes d'âge, elles préparent les individus à prendre en groupe, par groupe et à tour de rôle la gestion politique de la communauté villageoise. Elles éduquent les membres de la classe d'âge à défendre les intérêts et la cause de leur village. En effet, les membres d'une classe d'âge sont chargés de veiller à la propreté, à la justice, à l'ordre, à la communication au sein de la communauté, sous le contrôle de leurs aînés.

    44. Ces différents systèmes politiques ont pour but d'intégrer l'individu dans la communauté et de faire de lui un responsable de la communauté. Aussi, vivra-t-il dans le groupe et pour le groupe.

    Dans une telle communauté, être homme-adulte, autrement dit, homme accompli, c'est prendre part à la gestion de la communauté villageoise toute entière. Les membres de cette classe d'âge au pouvoir ne travaillent pas pour leurs propres intérêts. Ils mettent leur point d'honneur à servir la communauté, à s'investir pour le bien commun.

    2. LA ROYAUTE

    45. En régime monarchique, le pouvoir politique est héréditaire et de droit divin. Il ne concerne qu'une seule famille ou un clan. Toutefois, le monarque se fait aider dans son gouvernement par des conseillers qui dans certains cas, peuvent exercer le pouvoir en son nom dans leur village respectif.

    Ainsi, dans ce système, le pouvoir est exercé par une oligarchie, c'est-à-dire par un groupe restreint de personnes ayant des affinités avec le roi et qui constituent le conseil du royaume. La population reçoit et exécute ses ordres. Le système monarchique ne prépare pas directement tous les individus à une prise en charge des affaires de la société.

    46. Ce système semble nier la participation des individus à la gestion du pouvoir, mais en réalité, dans son principe, le pouvoir monarchique est exercé par le peuple à travers le roi qui le représente et le symbolise. Ainsi, en réalité le roi est roi pour le peuple et par le peuple par l'intermédiaire des ancêtres qui fondent son autorité et sacralisent son pouvoir. C'est pourquoi, lorsqu'il est en dysharmonie avec la volonté des ancêtres, le peuple, d'une manière ou d'une autre, peut mettre fin à son règne.

    B. LA CONCEPTION MODERNE DU POUVOIR

    47. Les sociétés modernes se caractérisent essentiellement par la séparation nette et claire des pouvoirs. En effet, les pouvoirs ne se retrouvent pas entre les mains d'une seule personne. Le pouvoir doit être contrôlé, sinon il devient absolu. C'est pour cette raison que dans les sociétés modernes, les pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire, économique et intellectuel sont bien séparés. La limitation et la séparation du pouvoir sont une des conditions d'existence de la démocratie. En bref, le pouvoir au sens moderne du terme est un pouvoir public ou politique; il est différent du pouvoir familial, villageois, tribal voire ethnique. Il est aussi sociétal c'est-à-dire qu'il concerne la cité ou la société toute entière. Le pouvoir moderne est pluriel et laïc.

    C. LA DEMOCRATIE

    1. PRINCIPE

    1.1. Définition

    48. Etymologiquement et de manière classique, la démocratie se définit comme le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple. En d'autres termes, le pouvoir appartient au peuple, il est exercé par le peuple en vue de son bien-être.

    49. Aristote disait déjà que les hommes cherchent non seulement à vivre mais à bien vivre. Pris isolément, les hommes ne peuvent pas se suffire à eux-mêmes. Ils ne peuvent pas satisfaire tous leurs besoins. Pour mieux vivre, ils cherchent à s'associer. La politique est précisément l'art d'associer les hommes pour vivre ensemble. Elle est au service du bien commun.

    50. Certes, le pouvoir appartient au peuple. Mais il n'a jamais été exercé directement par le peuple. Celui-ci délègue son pouvoir à quelques uns de ses membres qu'il se choisit librement pour le représenter et parler en son nom. Ce sont ces élus et ces représentants du peuple qui exercent le pouvoir politique au nom du peuple et pour le bien-être du peuple.

    1.2. Peuple souverain

    51. Avant d'être définie comme le gouvernement de la majorité, la démocratie signifie tout d'abord que le pouvoir vient du peuple et réside dans le peuple. En d'autres termes, le pouvoir est au peuple et du peuple. il appartient au peuple et non à son (ou ses) chef(s). Le peuple est le souverain et le chef choisi ou élu est son délégué. En effet, le peuple délègue son pouvoir ou sa souveraineté à celui qu'il choisit comme chef pour le gouverner en vue du bien public, c'est-à-dire du bien du peuple. Ainsi, le gouvernant est lié par le contrat au peuple qui le délègue et dont il dépend. Dans cette optique, la démocratie est le système de gouvernement où ceux qui exercent le pouvoir sont à la fois de simples délégués et représentants du peuple. Ils sont soumis au peuple souverain et non le contraire. Le peuple souverain gouverné a primauté sur les gouvernants. L'exercice du pouvoir s'identifie ici à une délégation. En fait, les gouvernants gouvernent et parlent au nom du peuple souverain. Les gouvernés et les gouvernants devront le savoir. En effet, l'esprit démocratique repose sur cette conscience de l'interdépendance les uns des autres. Nous pourrons appeler démocratique la société où les acteurs sociaux commandent leurs représentants politiques qui contrôlent à leur tour l'Etat.(2) La démocratie n'est possible que lorsque le chef détenteur du pouvoir est conçu comme un représentant du peuple, chargé d'appliquer les décision du peuple qui est en fait le seul dépositaire de la souveraineté ou du pouvoir. Ce qui importe ici, c'est cette logique ou ce mouvement qui va de bas en haut, c'est-à-dire de la société civile vers le système politique et de là vers l'Etat. En résumé, la démocratie se définit comme le régime politique où les gouvernés choisissent et contrôlent librement les gouvernants qui les représentent. Ce contrôle s'effectue par la constitution et l'opinion publique: la démocratie sert à gouverner le gouvernement.

    1.3. Le peuple au centre du pouvoir

    52. La formule classique de la démocratie, définie comme le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, exprime la place centrale du peuple. Cela signifie que tout vient du peuple, tout est fait par le peuple et tout retourne au peuple. Le peuple est au coeur, au centre du pouvoir politique. Mieux encore, ce qui est au centre ici, c'est le bien du peuple appelé bien commun, ou intérêts des gouvernés. il ne s'agit pas seulement de la défense des intérêts de ceux qui exercent le pouvoir ni de ceux (groupes politiques ou ethniques) qui les ont élus, mais des intérêts du peuple tout entier.

    53. le but de la cité, au sens grec du terme, est de procurer le bonheur à tous. En effet, la cité est un ensemble social où les individus doivent non seulement vivre mais surtout bien vivre.

    54. En outre, Aristote condamnait la démocratie dans la mesure où il y voyait la défense et le triomphe des intérêts égoïstes de la majorité parce que la véritable démocratie doit protéger et défendre les intérêts de la société tout entière. Comme le dit bien Alain Touraine:

    "Les forces politiques doivent être au service des intérêts sociaux et non pas se servir elles-mêmes"(3)

    La politique ne doit pas perdre de vue, sa dimension communautaire de recherche du bien commun ou public. Le peuple doit être le premier servi et respecté. C'est en vue de son bien-être que l'on est élu et que l'on travaille dans le domaine politique. le peuple à la fois gouverné et envoyeur est plus important que les gouvernants délégués et envoyés. En effet, qu'on soit en régime théocratique ou ancestrocratique ou démocratique, celui qui exerce le pouvoir (le chef) sait et doit savoir que le pouvoir n'est pas inhérent à sa personne, qu'il le détient d'un autre plus grand que lui, qu'il est soumis à celui qui l'envoie et dont il tient la place. L'envoyeur est plus important que l'envoyé. C'est là que se saisit l'esprit démocratique.

    2. EXERCICE DU POUVOIR

    55. La démocratie repose sur un certain nombre de principes. Nous en énumérerons quelques uns.

    2.1 La participation des citoyens aux décisions politiques

    L'élément clé de tout régime démocratique est la volonté de faire participer le citoyen aux prises de décisions politiques.

    Cela se fait dans le cas de la démocratie directe. Celle-ci peut se traduire par le vote ou le référendum par lesquels les citoyens expriment leurs opinions sur les grandes questions concernant l'orientation et l'avenir du pays.

    Dans le cadre e la démocratie indirecte (ou représentative), la participation des citoyens se fait par l'intermédiaire des représentants.

    Les citoyens élisent librement des hommes et des femmes comme leur porte-parole. Ceux-ci sont chargés de discuter et de voter des lois en vue en vue de l'intérêt général de la nation toute entière.

    Ainsi, il doit y avoir une écoute mutuelle entre les élus et le peuple en vue de chercher ensemble le bien commun et le bonheur de tous. Le pouvoir doit se rapprocher des citoyens et être à l'écoute de leurs aspirations et attentes.

    L'attention aux problèmes et aux préoccupations des électeurs est la condition même de l'audience politique des élus et des gouvernants.

    56. La participation aux décisions politiques créera chez les citoyens un sens de leur responsabilité, de leur civisme et de leur patriotisme. Elle permettra aux citoyens d'une part, de s'engager dans les affaires publiques de leur pays et,  d'autre part, 'avoir un droit de regard critique sur les actions et les comportements des responsables politiques. Tout cela suppose que le peuple soit éduqué, formé et informé afin qu'il soit capable de prendre des décisions et de faire des choix de candidats en connaissance de cause.

    57. La liberté est nécessaire à l'exercice d'une authentique participation politique. Elle est non seulement difficile à cerner et à définir, mais aussi à manier. Elle est une arme à double tranchant qui peut être utilisée en bien ou en mal. Il convient de dire que la liberté totale n'existe pas. Toute liberté humaine est relative. Un vieil adage dit précisément: "La liberté de l'un finit là où commence celle de l'autre". Quoi qu'il en soit, la citoyenneté implique l'exercice de la liberté. Elle est nécessaire à l'instauration et au fonctionnement de la démocratie: liberté de parole, de presse, de réunion et d'association, d'opinion et de religion, de choix des électeurs, etc...La liberté inclut bien évidemment la tolérance, le respect mutuel, la reconnaissance et l'acceptation des citoyens les uns des autres quelle que soit soit leur différence ethnique, régionale, religieuse et politique.

    2.2 Une égalité entre les citoyens

    58. Un autre principe fondamental de la démocratie moderne est l'égalité entre les citoyens. il s'agit ici de l'égalité politque, de l'égalité devant la loi, de l'égalité des chances, de l'égalité sociale ou égalité de respect.

    L'égalité politique désigne un droit égal à élire et à se faire élire. L'égalité devant la loi signifie que tout le monde sera traité de la même manière par le système judiciaire et administratif. Tout le monde est soumis à la loi promulguée. C'est pourquoi, ceux qui élaborent et votent les lois doivent le faire d'une manière juste dans l'intérêt général de la nation et non en fonction des intérêts d'un groupe ou d'une personne.

    L'égalité des chances veut dire que tout individu peut gravir ou descendre les échelons sociaux selon ses capacités intellectuelles, morales etc. Chaque citoyen occupe la place qu'il mérite.

    L'égalité sociale bannit la société à privilèges.

    59. En effet, les sociétés modernes démocratiques se caractérisent par le remplacement de l'homo hierarchicus par l'homo aequalis, c'est-à-dire par le passage d'une société hiérarchisée et inégalitaire à une société égalitaire des droits et des chances.

    60. La société égalitaire est différente de la société à privilèges liés à la pureté de sang, au rang social, à la naissance ou à l'âge. La société égalitaire est une société où les citoyens s'engagent dans les mêmes conditions et jouissent des mêmes droits. Ainsi, tous ceux qui étaient inégaux physiquement, intellectuellement, économiquement et moralement, deviennent tous égaux en droits, devant la loi et la société civile. L'égalité repose ici sur la conscience d'appartenance commune à un espace humain qui appartient à tout homme, riche ou pauvre, ancien ou jeune. En bref, la société égalitaire est une société d'estime égale pour tous.

    2.3. Limitation du pouvoir

    61. La démocatisation est envisagée comme un processus qui vise à réduire les inégalités de toute sorte et à partager le pouvoir. En d'autres termes, en régime démocratique, la différenciation des institutions vise explicitement à fragmeneter le pouvoir afin d'éviter des tentations et des dérives autocratiques. C'est en ce sens que la démocratie se différencie dec la monarchie qui est le pouvoir d'un seul, et de l'autocratie qui est le gouvernement où le chef exerce seul (et lui-même) le pouvoir sans limite et sans partage.

    Il faut éviter d'accumuler tous les pouvoirs entre les mains d'un seul individu.

    62. La vraie démocratie se définit et se distingue par la limitation, la séparation et l'autonomie des pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire, religieux, économique, syndical. La limitation du pouvoir est une composante essentielle de la démocratie qui se fonde à la fois sur la distinction et l'interdépendance entre l'Etat, la société politique et la société civile.

    63. La démocratie n'existe pas en dehors de la reconnaissance de la diversité des groupes socio-culturels, des croyances, des opinions, des groupes politiques, des projets de vie et de société. C'est pourquoi elle est un combat contre toute uniformisation abusive.

    La société démocratique apparaît structurellement plutôt comme un milieu hétérogène que homogène (ethniquement, culturellement et politiquement). La vie moderne se caractérise par la coexistence d'une pluralité de valeurs et de choix possibles. Aussi, la société équilibrée est-elle celle qui sait ajuster et intégrer les éléments divers en son sein, c'est-à-dire la société qui réussit ce qu'on appelle la conjonction des contraires ou des opposés.

    64. La démocratie est également un combat contre le pouvoir absolu, la dictature du parti ou de l'ethnie(ethnocratie). Aussi, l'action démocratique a-t-elle pour but principal de libérer les individus ou les groupes d'individus des contraintes de toutes sortes qui pèsent sur eux.

    On ne dira jamais assez que le contrôle du pouvoir est inhérent à un bon fonctionnement de la démocratie.

    D. L'EXPERIENCE DEMOCRATIQUE EN COTE D'IVOIRE

    1. DU MULTIPARTISME AU PARTI UNIQUE

    65. Avant l'indépendance, la Côte d'Ivoire a connu un pluralisme politique. Mais aussitôt après l'indépendance, elle est passée, comme la plupart des pays africains, du multipartisme au monopartisme. A ce propos Antoine Glaser et Stéphane Smith écrivent ceci:

    Au sortir de l'ère des indépendances coexistaient plusieurs partis politiques. Avec De Gaulle, les Africains ont reçu comme consigne de créer des Etats forts, Jacobins et à parti unique pour éviter les forces ethniques centripètes, et lutter contre le communisme".(4)

    Les différents partis politiques ont été fusionnés en un seul parti: le PDCI-RDA dont la structure peut se résumer en ceci: "Un seul chef, un seul parti, un seul peuple". En bref, à l'indépendance en 1960, le monopartisme est instauré en Côte d'Ivoire et, ce, durant trois décennies.

    66. Ainsi jusqu'en 1990, les Ivoiriens ont fait l'expérience de ce qu'on appelle "La démocratie à l'ivoirienne" c'est-à-dire du monolithisme politique. Au sommet se trouve un chef, qui est à la fois chef de l'Etat, et chef du parti, de qui découlent les pouvoirs des institutions, de l'administration, et des sociétés d'Etat. C'est une pseudo démocratie à caractère monarchique.

    2. DU PARTI UNIQUE AU MULTIPARTISME

    67. un certain nombre d'événements internationaux et nationaux ont poussé l'Etat ivoirien à revenir au multipartisme prévu par la Constitution. Parmi les événements survenus nous en retenons trois:

    • le "vent de l'Est", ou désintégration relative du bloc communiste.
    • le discours de la Baule qui fait de la démocratie et du respect des droits de l'homme, une des conditions de l'aide au développement.
    • le mécontentement et la révolte généralisée des Ivoiriens élèves et étudiants, enseignants, militaires, syndicats et travailleurs.

    68. A partir de 1990, on assiste à la naissance d'une pluralité de partis politiques et de journaux depuis longtemps souhaitée par les Ivoiriens. La démocratie naissante prend de l'essor, mais elle a encore du chemin à parcourir.

    E. POUR L'AVENEMENT D'UNE VERITABLE SOCIETE DEMOCRATIQUE

    69. Avant la souveraineté nationale, coexistaient plusieurs systèmes politiques en Côte d'Ivoire. Nous en avons parlé(5). La Côte d'Ivoire moderne n'a choisi aucun de ces systèmes politiques. Elle s'est plutôt dotée d'une constitution et des institutions politiques inspirées de celles des pays démocratiques modernes. Certes, il n'y a pas une seule forme de démocratie. Mais toutes les formes de démocratie sont appelées à intégrer les valeurs universelles des principes de la démocratie.

    70. La Côte d'Ivoire se veut un pays moderne. Elle aspire au progrès et à la démocratie vraie. Pour y parvenir, elle devra s'efforcer d'instaurer un Etat de droit qui implique le respect du droit, l'égalité entre les citoyens et les partis politiques, la séparation et l'autonomie des pouvoirs, et l'effectivité institutionnelle, c'est-à-dire le fonctionnement normal et vrai selon l'esprit et la culture démocratiques des institutions dont la Côte d'Ivoire s'est dotée.

    Les Ivoiriens aspirent à la démocratie comme avènement d'une société nouvelle construite à la base sur le peuple et centrée sur l'homme.

    1. UNE SOCIETE CONSTRUITE SUR LA BASE DU PEUPLE

    71. Dans les sociétés traditionnelles, tout est organisé selon une hiérarchie où le sommet a le monopole de tous les pouvoirs, politique, économique, intellectuel etc...

    Dans les sociétés modernes démocratiques, le souverain constitutionnel, c'est le peuple, c'est-à-dire la base. C'est le peuple qui a le monopole de tous les pouvoirs et non le sommet. Toute action démocratique devra donc chercher à donner l'avantage à la base, à la majorité du peuple sur les élites dominantes. C'est pourquoi, nous pouvons dire qu'il n'y a pas de société naturellement démocratique; elle le devient si la loi et les moeurs corrigent l'inégalité des ressources et leur concentration entre les mains d'une minorité.

    2. UNE SOCIETE CENTREE SUR L'HOMME

    72. A société nouvelle, homme nouveau. La démocratie nous introduit au coeur de la modernité. Celle-ci met l'homme ou l'individu-sujet au centre de l'univers (anthropocentrique) ou de la société (individualiste, pas au sens moraliste d'égoïsme et d'égocentrisme du terme) et revendique pour lui autonomie, liberté, responsabilité et confiance en soi.

    L'homme ivoirien moderne veut construire un monde où tout être humain, quel qu'il soit, est respecté pour lui-même, valorisé en lui-m^me et peut vivre dans la dignité.

    73. A la lumière de ce qui vient d'être dit, au-delà de la diversité de toutes ses formes, historique, culturelle, anthropologique et sociologique, le pouvoir apparaît comme la recherche constante d'une société d'égalité en quête du bien individuelle et communautaire. En effet, le pouvoir malgré quelques avatars se veut toujours au service de l'homme et de la société. Cet aspect de service et de responsabilité, d'implication individuelle et communautaire qualifie l'orientation démocratique, qui est une conception humaine du pouvoir politique, qu'enseigne la révélation chrétienne. Il importe donc de la mettre en lumière par la formation politique et civique.

     

     

    ______________________________________________________________

    1. D. Chagnollaud.- Introduction à la politique, Paris, 1966, p. 13
    2. A. Touraine.- Qu'est-ce que la démocratie? Paris, 1994, p.2
    3. A. Touraine.- O.c., p. 89.
    4. A. Glaser et S. Smith.- L'Afrique sans Africains, Paris, 1994, p. 97
    5. Cf. n° 43-49
    18 July

    CONFERENCE EPISCOPALE DE COTE D'IVOIRE- LE CHRETIEN FACE A LA POLITIQUE- Formation Politique et Civique- 1

    PREFACE

    Chers amis, chrétiens catholiques de Côte d'Ivoire.

    Le chrétien vit selon sa conviction qui l'engage à travers ce qu'il dit et ce qu'il fait.

    Il doit savoir que ses principes de vie émanent du Christ et de son Evangile. L'Apôtre Paul a raison de dire que sa vie, c'est le Christ (Ph 1, 21).

    En effet, la vie du chrétien au sein de la société est un témoignage de tolérance et d'acceptation de l'autre avec sa différence. Cette vie est faite de patience en vue d'une vie meilleure faite alors de justice et d'amour. Qu'attendons-nous du chrétien d'aujourd'hui, face à une situation complexe dans la société? Il ne lui convient plus de se ranger automatiquement du côté de la majorité sans réflexion préalable. Son attitude comme son action doivent refléter une maturité d'esprit qui n'intervient pas au hasard.

    Pour ce faire, les Evêques, en leur qualité de Pasteurs et d'Educateurs, se sont aperçus que les fidèles chrétiens ont besoin d'approfondir leur connaissance de la doctrine sociale de l'Eglise.

    C'est pourquoi, ils ont pris le temps de réfléchir pour écrire ce document qui se met à la portée de tous.

    Que chacun en profite pour une lecture personnelle et méditée. Que les groupes de réflexion l'utilisent pour meubler des échanges en carrefour. Ce livret n'est pas fait pour être lu et rangé dans un rayon. Il voudrait être auprès de vous comme un "vade-mecum" pour se prêter à diverses consultations.

    Ce document veut être considéré comme le fruit d'une étape de notre marche vers le Père, qui est tendresse et bonté. Il demande à être conseillé et prêté. Il vient comme un guetteur des signes des temps pour prévenir et guérir notre ignorance civique et politique, dans un courant démocratique.

    Pour être levain dans la pâte humaine, le chrétien se doit d'être actif et présent dans la société. Il est présent dans ce qui existe pour le transformer progressivement, selon l'esprit de l'évangile qui est amour et vérité.

    Les Evêques, Pasteurs de l'Eglise catholique de Côte d'Ivoire, en vous demandant de réserver un bon accueil au Document qu'ils vous envoient dans le contexte des préparatifs des événements de l'an 2000, implorent sur vous et sur le pays, la bénédiction du Dieu Tout-Puissant.

    + Son Excellence Mgr Auguste NOBOU, Archevêque de Korhogo, Président de la Conférence Episcopale de Côte d'Ivoire

    INTRODUCTION

    "Chaque être humain est le but de la société et de l'Etat"

    MOTIVATIONS

    1.  L'Eglise entière célébrera bientôt un événement important, celui du Jubilé de l'An 2000. Ce Jubilé nous rappelle l'offre du salut que Dieu a faite à tous les peuples en son Fils Jésus-Christ. La célébration de cet événement constitue pour nous, Peuple de Dieu, un moment déterminant et privilégie.

    2. Nous voulons rappeler aux chrétiens, et exprimer aux hommes de bonne volonté, la réalité concrète de l'événement de l'Incarnation. Désormais, en son Fils Jésus-Christ et par son Eglise, Dieu s'est manifesté à nous et veut accomplir au coeur de notrem onde, son oeuvre de salut dans toutes ses ramifications historiques, sociales, politiques et spirituelles.

    Le double aspect individuel et collectif du salut ne passera pas inaperçu.

    3. Par ailleurs, dans le contexte de notre pays, nous n'oublierons pas que le Jubilé de l'An 2000 coïncide avec l'entrée dans le deuxième centenaire de notre évangélisation. Comme nous le disions:

    "C'est un défi qui nous invite à nous mettre tous en état de Mission, afin que la Parole de Dieu parvienne jusqu'aux extrémités de notre terre ivoirienne, défi à relever coûte que coûte au cours du second Centenaire de l'histoire de notre Eglise".(1)

    4. Il s'agit maintenant d'une pénétration en profondeur de la Bonne Nouvelle du Christ dans nos convictions et comportements, dans nos Institutions politiques, traditionnelles et modernes. A ce stade de notre évangélisation et à ce moment historique, où un vent de démocratie souffle sur notre continent et notre pays, il est absolument nécessaire que le chrétien trouve dans sa foi les raisons de son engagement politique et civique pour la construction de la cité.

    5. Il faut dire que cette démocratie naissante constitue pour nous "un signe des temps". Elle ouvre l'ère de la corresonsabilité active de chaque citoyen dans l'édification de nos pays africains. Et, à ce niveau, nous chrétiens avec les aures, au nom de notre foi, nous sommes vivement interpellés à nous investtir à fond dans cette oeuvre de construction nationale.

    BUT

    6. Pour ce faire, une formation civique et chrétienne solide s'impose à tous selon le voeu du Synode africain repris par le Pape Jean-Paul II dans l'exhortation Ecclesia in Africa

    "Dans tous les secteurs de la vie de l'Eglise, la formation est d'une importance capitale (...) Le programme de formation doit inclure, en particulier, la formation des laïcs à jouer pleinement leur rôle d'animation chrétienne de l'ordre temporel (politique, culturel, économique et social) qui est une caractéristique de la vocation séculière du laïcat. On encouragera les fidèles laïcs compétents et motivés à s'engager dans la politique, dans laquelle, en exerçant correctement des charges publiques, ils pourront travailler 'au bien commun et, en même temps, préparer la voie à l'évangile'".(2)

    DESTINATAIRES

    7. Ce document s'adresse à tous les chrétiens et à tous les autres frères et soeurs qui ne partagent pas notre foi.

    8. Vous chrétiens, nous vous invitons à prendre conscience des implications de votre foi dans la vie de tous les jours, surtout au niveau social et politique. Ainsi, vous manifesterez, dans la lumière de votre foi, votre appartenance effective à ce pays qui fera de vous des citoyens à part entière. Vous serez des hommes et des femmes responsables, conscients de leurs droits et devoirs. Vous montrerez que vous aimez votre pays, en adoptant à son égard un patriotisme équilibré et en vous engageant pleinement dans la vie économique, politique, culturelle, religieuse et écologique.

    9. Et vous, chers frères et soeurs qui ne partagez pas la foi chrétienne, nous vous adressons également à vous, au nom de la solidarité humaine qui nous unit et nous rassemble sur ce territoire ivoirien. Dans le souci du bien commun, nous voulons vous inviter à sauvegarder et à promouvoir la chose publique dans une franche collaboration.

    PLAN DU DOCUMENT

    10. Ce document s'articule autour de cinq points.

    La première partie rappelle brièvement l'histoire des grandes interventions de l'Eglise en matière sociale depuis les Prophètes, en passant par les Pères de l'Eglise, les Papes, jusqu'à nos propres lettres pastorales.

    La deuxième partie dégage les fondements anthropologiques et sociologiques de l'engagement sociopolitique du citoyen.

    La troisième partie définit à la lumière de la Parole de Dieu cet engagement du citoyen et particulièrement du citoyen chrétien.

    La quatrième partie est une réflexion théologique sur cet engagement du chrétien, à partir de notre foi en Dieu Père, Fils et Esprit, pour dégager les implications pratiques.

    La cinquième partie invite chaque citoyen et les différentes couches socio-professionnelles, à s'engager effectivement et concrètement dans la société et à vivre le civisme au quotidien.

    CHAPITRE 1 L'EGLISE ET L'ENGAGEMENT SOCIAL DU CHRETIEN - BREF HISTORIQUE

    11. A maintes occasions, dans le passé, surtout lorsque les événements politiques l'exigeaient ( en particulier lors des élections), nous vos évêques, nous avons attiré votre attention sur votre place et votre rôle de chrétiens dans la vie politique et sociale de votre pays.

    Aujourd'hui, par ce document, nous voulons vous inviter, personnes individuelles, familles, groupes professionnels et associations diverses, à entrer de plein-pied dans la construction de notre communauté nationale, pour la rendre plus humaine et plus fraternelle. C'est à partir de vos paroles, actes et comportements empreints de respect les uns pour les autres, dans l'ouverture, le dialogue et la convivialité, que la nouvelle société s'édifiera.

    Notre pratique s'inscrit dans la mission propre de l'Eglise. Dans ce sens, nous rappelons, pour mémoire, quelques interventions des Prophètes, des Pères de l'Eglise et du Magistère pontifical depuis Léon XIII jusqu'à Jean-Paul II. C'est ce qu'on appelle l'enseignement social de l'Eglise. Ces interventions s'inscrivent toutes dans un contexte déterminé. Elles mettent en rapport étroit et conséquent la foi et les défis de la vie sociale de l'époque.

    A - MESSAGE DES PROPHETES

    12. Les Prophètes ont été les premiers à initier cette doctrine sociale, à poser les jalons de ce qui deviendra la morale sociale de l'Eglise. Leur pensée sociale et religieuse s'est d'abord élaborée autour du thème de la justice. Pour eux, la justice est la conduite la plus significative.

    Pour cela, ils mettent en lumière d'abord le droit du petit, du pauvre, de la veuve, de l'orphelin, de l'étranger, du salarié...Tous ceux que les nantis tendent à exclure du partage des biens.

    13. Ainsi, la justice pour eux, n'est pas d'abord le droit de ceux qui ont, c'est avant tout le droit de ceux qui n'ont pas. Le droit du membre de la communauté qui est dans la nécessité. L'étranger n'est pas exclu de la communauté (Ex 23, 9; Dt 24,17).

    "Tu n'exploiteras pas le salarié humble et pauvre. Tu ne violeras pas le droit de l'étranger. Tu ne prendras pas en gage le vêtement de la veuve. Souviens-toi que tu as été en servitude en pays d'Egypte et que Yahvé, ton Dieu t 'a racheté"(3)

    14. Pour les prophètes, la religion ne vaut rien sans la justice. En effet, devant l'injustice sociale, Yahvé n'hésite pas à remettre en question ses promesses les plus solennelles. Voilà pourquoi ce que Yahvé attend du peuple qu'il s'est choisi comme la contrepartie de son alliance, ce

    "ne sont ni les assemblées de prières, ni les sacrifices, ni les fêtes, ni les pèlerinages, ni les temples grandioses, ni les jeûnes, mais qu'il soit, au milieu des impies, le témoin, le prophète de sa justice."(4)

    Au nom des clauses de l'Alliance, les prophètes exhortent chaque membre de la société à s'engager et à travailler pour la construction ou l'émergence d'une société de droit où la vie devient possible pour tous, spécialement pour les faibles, les humbles, les sans-voix...(5)

    15. Cette justice sociale est plus importante que toutes les solennités, les holocaustes, les sacrifices des bêtes grasses.

    "Je hais, le méprise vos fêtes; pour vos solennités je n'ai que dégoût. Quand vous m'offrez des holocaustes...vos oblations, je n'en veux pas, vos sacrifices de bêtes grasses, je ne les regarde pas. Eloigne de moi le bruit de tes cantiques, que je n'entende pas le son de tes harpes! Mais que le droit coule comme l'eau, et la justice, comme un torrent qui ne tarit pas."(6)

    16. A la suite des prophètes dont la voix a été amplifiée par le Christ Jésus et ses apôtres, l'Eglise, depuis les origines, indique sans cesse les implications sociales de l'intervention historique de Dieu. Cela se réalise à travers les Pères de l'Eglise et le Magistère pontifical.

    B. LES PERES DE L'EGLISE

    "Le propre de la vie sociale est de faire converger vers une fin commune l'activité de chacun."

    17. Les Pères, dans leurs enseignements, invitaient leurs auditeurs à une organisation sociale communautaire, prélude à une réforme des structures de la société. Même si les Pères n'ont pas expressément parlé d'une transformation des structures sociales, la réforme qu'ils préconisent passe par l'attention à autrui qu'il faut considérer comme un frère, et qu'il faut chercher à découvrir, à reconnaître, à aimer pour pouvoir l'aider.

    "Tu contemples ton or et tu n'as pas un regard pour tes frères. Tu connais toutes les espèces de monnaie et tu sais distinguer la fausse pièce de la vraie, mais ton frère dans le besoin, tu l'ignores totalement" écrit St Basile(7).

    Le partage des biens est la règle d'or que doivent pratiquer les riches, les possédants. C'est grâce à leur générosité que ces derniers seront sauvés. Et cette générosité n'est pas motivée par un élan du coeur, mais par le droit des pauvres. St Basile se fera le chantre de ce droit qu'on doit reconnaître aux pauvres:

    "Celui qui dépouille un homme de ses vêtements aura nom de pillard. Et celui qui ne vêt point la nudité du gueux, alors qu'il peut le faire, mérite-t-il un autre nom? A l'affamé appartient le pain que tu gardes. A l'homme nu le manteau que recèlent tes coffres. Au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi. Au miséreux, l'argent que tu tiens enfoui".(8)

    Cet enseignement des Pères sera repris et approfondi par le Magistère Pontifical depuis le Pape Léon XIII jusqu'à nos jours.

    C. LE MAGISTERE PONTIFICAL(9) ET LE CONCILE VATICAN II

    18. Dès le début de son pontificat, le pape Léon XIII écrit une encyclique(10) appelée Immortale Dei (1881). Il écrit ce document au moment où les pouvoirs publics interféraient sur les décisions de l'Eglise et tentaient de l'influencer. Il intervient pour définir la souveraineté de chaque pouvoir, temporel et spirituel. Dieu a divisé le gouvernement du genre humain entre deux puissances: la puissance spirituelle et la puissance temporelle; la première préposée aux choses divines, et la seconde aux choses humaines. Chacune d'elles en son genre est souveraine puisque renfermée dans des limites parfaitement déterminées et tracées en conformité avec sa nature et son but spécial. il y a donc comme une sphère circonscrite dans laquelle chacune exerce son action jure proprio.

    19. Le même pape, en 1891, publie un document retentissant intitulé Rerum Novarum, pour traiter de la condition sociale des ouvriers. A cette époque, la condition des ouvriers était devenue un danger pour la société. En effet, les rapports entre les patrons et les ouvriers s'étaient détérioriés car, d'une part, la richesse a afflué entre les mains d'un petit nombre et la multitude a été laissée dans l'indigence, ce qui a créé pour ces derniers une situation d'infortune et de misère imméritée et d'autre part, des hommes turbulents et astucieux cherchent à en dénaturer le sens et en profitent pour exciter les multitudes et fomenter les troubles(11).

    Dans cette lettre encyclique, tout en respectant les droits des patrons, le pape Léon XIII réhabilite la condition des ouvriers et garantit leur droit.

    20. L'un des successeurs de Léon XIII, le pape Pie IX, en 1973, face à la montée et à la propagande du communisme athée, met les chrétiens et les hommes de bonne volonté en garde contre cette doctrine, à travers l'encyclique Divini Redemptoris (19 mars 1937) où il affirme sans ambages que le communisme est intrinsèquement pervers(12). Par ce cri d'alarme Pie XI engage les chrétiens à rejeter publiquement le Communisme. Et cela vaut encore aujourd'hui face aux normes subtiles du communisme qui résident dans le rejet de Dieu de la vie de l'homme.

    21. La même année, le Reich(13) multiplie ses mesures coercitives et répressives envers la jeunesse: le nazisme bat son plein. C'est alors que le Pape Pie XI publie une lettre encyclique intitulée Mit brennender Sorge(14). Il y condamne la doctrine raciste du nazisme et son exaltation de la supériorité de la race aryenne. En un mot il rejette au nom de la foi chrétienne cette doctrine anti-chrétienne.

    22. Plus tard, après la deuxième guerre mondiale, la situation internationale des années de la guerre froide était surtout dominée par la menace nucléaire. Tout conflit devenait rtop dangereux parce qu'il mettait en jeu des armes atomiques aux capacités de destructions incalculables. Les deux Grands, les Etats-Unis et l'Union soviétique avaient en fait accumulé un arsenal nucléaire capable de détruire toute l'humanité. C'est dans ce climat de peur généralisée et surtout à la suite de la crise de Cuba, où l'installation de fusées soviétiques avait mené le monde tout près d'un conflit nucléaire que le pape Jean XXIII publie l'encyclique Pacem in terris le 11 Avril 1963. Le pape met le monde entier en garde contre le danger de la guerre et les bienfaits de la paix, la paix "objet du désir profond de l'humanité de tous les temps". Par cette encyclique, il exhorte les chrétiens et tous les hommes de bonne volonté à s'engager en faveur de la paix et à la construire par tous les moyens.

    23. La construction de cette paix passe par l'amélioration des conditions et l'augmentation du niveau de vie des hommes et des peuples. Ainsi, dans la même perspective, le pape Paul VI, dans son encylique Populorum Progressio, affirme bien fort que le

    "développement est le nouveau nom de la paix"(15)

    24. Le Concile Vatican II, spécialement dans sa constitution pastorale Gaudium et spes(16)(7 décembre 1967), parle de la

    "sauvegarde de la paix et de la construction de la communauté des nations"(17)

    Il souligne l'importance de la paix et demande aux nations de mettre un frein aux guerres et à la course aux armements.

    25. Plus près de nous, le Pape Jean-Paul II, fait écho au synode des évêques africains. Dans l'exhortation apostolique Ecclesia in Africa au chapitre VI intitulé "Construire le Royaume", il affirme que la politique ne doit pas être une tribune de discours sans prise sur la réalité ou le concret de la vie quotidienne, la vie réelle. Ainsi, il exhorte les laïcs catholiques qui occupent des fonctions publiques à faire correspondre leur engagement civil à leur témoignage pour la justice et la solidarité.

    "De nos jours, dans une société pluraliste, c'est toujours grâce aux engagements des laïcs catholiques dans la vie publique que l'Eglise a le meilleur impact..."(18)

    26. Le pape Jean-Paul II invite aussi les hommes politiques à construire l'unité nationale. Cela exige qu'il faille par exemple:

    • "concilier les différences extrêmes et dépasser les animosités ethniques anciennes";
    • adopter des politiques appropriées aptes à améliorer la croissance et les investissements afin de créer des emplois;
    • protéger le patrimoine commun contre toutes les formes de gaspillage et de détournement réalisés par des citoyens dépourvus de sens civique et des étrangers sans scrupule;
    • fustiger aussi le commerce des armes qui sèment la mort.

    27. A cet effet, le pape lance un appel à tous les pays qui vendent des armes à l'Afrique, en les suppliant "d'arrêter de le faire". En retour il demande aux gouvernements africains

    "de renoncer aux dépenses militaires excessives afin de consacrer plus de ressources à l'éducation, à la santé et au bien-être de leurs peuples."(19)

    Il invite les laïcs chrétiens à s'engager "dans les luttes démocratiques selon l'esprit de l'évangile" afin que l'Eglise soit effectivement "présente à la construction d'un état de droit partout en Afrique"(20)

    Avec l'assemblée synodale, le Saint Père

    "fait monter vers le Seigneur une prière fervente pour que surgissent en Afrique des responsables politiques - hommes et femmes - saints, pour qu'il y ait de saints chefs d'Etat qui aiment leur peuple jusqu'au bout et qui désirent servir, plutôt que se servir". (21)

    28. Tous ces documents et bien d'autres encore, ont pour but d'attirer votre attention de décideurs, d'hommes politiques, de simples citoyens, pour tout dire, de tous les hommes de bonne volonté, sur tout dire les événements qui secouent le monde des hommes et qui sont en dernière analyse des événements politiques déterminant le cours de notre monde, de notre continent africain, de notre pays, la Côte d'Ivoire.

    C'est dans le souci de vous aider dans votre engagement social et politique que nous vous avons écrit diverses lettres pastorales dont nous ne vous rappelons que celles qui touchent la question politique et sociale.

    D. LE MAGISTERE LOCAL

    29. Ainsi le 2 décembre 1982, dans notre lettre pastorale sur l'éducation, nous attirions votre attention sur l'orientation très matérialiste que prenait la société ivoirienne; ce qui, à terme, pouvait engendrer une société dualiste où se creuse la distance entre les pauvres et les riches.

    "Cette sorte de société ignorera la communication naturelle, régulière entre les différentes couches sociales. Le dialogue véritable s'y avère impossible ou tout au moins conventionnel et artificiel. Les pauvres, par peur des grands, risquent de se contenter d'écouter et d'enregistrer ce que leur disent les hommes au pouvoir, jusqu'à ce que, à bout de patience et de tolérance, le peuple exacerbé en vienne à s'armer de courage et d'audace pour se rebeller contre une telle société. L'histoire nous montre que le peuple déchaîné est plus violent et commet plus de dégâts qu'un fleuve qui rompt ses digues et détruit tout sur son passage".(22)

    30. Aujourd'hui nous pouvons remercier le Seigneur d'avoir épargné à notre pays ce durcissement de position des deux couches qui se mettaient en place et qui apparaissaient à certains comme une vue de l'esprit.

    31. Au premier trimestre de l'année 1990, notre pays a frôlé la catastrophe. les troubles sociaux, le soulèvement des étudiants auxquels s'est jointe une jeunesse désoeuvrée, sans foi ni loi, au nom évocateur de "loubards" qui n'avaient rien à perdre, les descentes des militaires dans la rue...créèrent une telle tension dans le pays que la peur d'un chambardement envahit tous les coeurs. Nous vous avions alors adressé un message dans lequel nous vous exhortions au dialogue vrai, à

    "un changement radical de mentalité, de comportement de la part de chacun et de tous sans exception et cela à tous les niveaux, en vous laissant pénétrer et interpeller par la vérité."

    Nous avons évité un tel malheur grâce, d'une part à la mobilisation, dans la prière en faveur de notre pays, de toutes les confessions religieuses confondues et d'autre part, aux interventions personnelles et directes de certaines personnalités civiles et religieuses, auprès des partis en conflit.

    32. Nous avons pris l'habitude, à l'occasion des élections, d'adresser une lettre pastorale aux chrétiens et à vous tous, frères et soeurs habitant ce pays, pour vous rappeler votre devoir de citoyens et vous exhorter à dépassionner les débats politiques, pour rechercher le bien de la nation entière.

    33. Ainsi en 1990, nous vous avons adressé la lettre pastorale sur la politique au service du pays, à travers laquelle nous avons analysé la crise qui a secoué notre pays, diagnostiqué et reconnu les causes et tiré les leçons qui s'imposaient. nous avons dit que l'objectif final de la politique, c'est la poursuite et le service du bien commun de la nation.

    En 1995, l'année de la deuxième législature, depuis l'avènement de la démocratie multipartiste en Côte d'ivoire, nous avons parlé de la préparation morale et spirituelle pour aborder les élections toutes proches.

    34. Nous souhaitons vivement que ces documents et celui que vous tenez entre les mains trouvent des cadres et des forums appropriés de réflexion qui aboutissent à l'action. Cet engagement auquel nous vous invitons s'inscrit également dans l'esprit de nos sociétés traditionnelles qui sont régies par un principe de solidarité réciproque ou dialectique. La communauté est au service de l'individu et l'individu au service de la communauté. En somme, c'est le bien commun qui est toujours recherché.

    Les Evêques de Côte d'Ivoire

    A suivre

     

    __________________________________________________

    1. Conférence Episcopale de Côte d'Ivoire.- Lettre pastorale à l'occasion du premier centenaire de l'Evangélisation de la Côte d'Ivoire, 18 avril 1995, n° 14, p. 5
    2. JEAN-PAULII.- Exhortation apostolique Ecclesia in Africa, 14 Septembre 1995, n° 75
    3. Dt 24,17
    4. Is 1,11-17
    5. Is 1,16-17; Am 5,21-24;Jr 7,5-6
    6. Am 5, 21-24
    7. Homélie 6, Riches et pauvres, p. 71, PG 31, 268
    8. Homélie 6, Contre la richesse, p. 76, PG 31, 277
    9. Magistère pontifical: un ensemble des enseignements des papes.
    10. L'Encyclique est une lettre écrite par le pape; c'est souvent une lettre circulaire adressée par le pape à tous les évêques et chrétiens du monde entier unis à Rome. Le mot a été utilisé pour la première fois au XIIIè siècle et est moins ancien que la réalité qu'il désigne, car de telles lettres existaient bien avant cette date. Une encyclique, quoi que n'ayant pas une valeur dogmatique, a du poids dans l'Eglise. Il ne faut pas la comparer ni à une loi ni à un règlement intérieur, ni à une constitution. Le plus souvent, elle expose, en le précisant, l'enseignement de l'Eglise sur un problème particulier que les nécessités de l'heure ont mis en évidence. Mais cet enseignement ne bénéficie pas du caractère d'infaillibilité. Les encycliques sont désignés par leur incipit, c'est-à-dire leurs premiers mots. L'encyclique comme telle est une manifestation du magistère ordinaire. Littéralement "des choses nouvelles" traduites par "la soif d'innovation".
    11. Cf n°1 de l'encyclique.
    12. Cf n° 58
    13. Le Reich signifie l'empire allemand.
    14. "Mit brenneder Sorge": avec une vie inquiétude.
    15. PAUL VI.- encycl. Populorum progressio, 26 mars 1967, n° 70
    16. CONCILE OECUMENIQUE VATICAN II.- Const. past. Gaudium et spes, 7 décembre 1967, chap. V
    17. Chap. V.
    18. Ecclesia in Africa, 108
    19. Ecclesia in Africa, 118
    20. Ecclesia in Africa, 112
    21. Ecclesia in Africa, 111
    22. Conférence Episcopale de Côte d'Ivoire.- Lettre pastorale sur l'éducation, 2 décembre 1982, p. 6
    15 July

    LETTRE PASTORALE A L'OCCASION DES PROCHAINES ELECTIONS 1995

    Chers frères et chères soeurs,

    En 1990, à pareille époque, nous, Evêques de Côte d'Ivoire, vous avons adressé une lettre sur la politique au service du pays.(1).

    Nous avons, avec vous, analysé la crise qui a secoué notre pays. Nous en avons diagnostiqué et reconnu les causes. Nous en avons tiré les leçons qui s'imposaient: si le pays tenait à se relever, il fallait que tous et chacun, nous comprenions que l'objectif final de la politique, c'est la poursuite et le service du bien commun de la Nation.

    Un appel pressant, jailli de nos coeurs de pasteurs et de responsables spirituels, vous a été adressé et est parvenu, nous le pensons, à chacune et à chacun de vous. Cette lettre, nous vous en recommandons la relecture et la méditation au cours de ces quelques mois qui nous séparent des élections.

    Nous vous adressons la présente lettre pour vous aider à vous préparer moralement et spirituellement aux élections prochaines.

    Le pays va connaître des consultations populaires qui vont porter au pouvoir des citoyens et cela, pour une période de cinq ans. Le pays sera dirigé par des hommes et des femmes qu'il se sera donnés. Alors, nous comprenons tous l'enjeu et la gravité des événements que nous allons vivre.

    L'Etat prépare l'organisation matérielle des élections. Nous estimons de notre devoir de rappeler à vos consciences de chrétiens et de croyants d'autres religions, les implications morales et spirituelles que suppose une bonne préparation à ces élections.

    Nous vous proposons de réfléchir avec vous sur le devoir de vote et sur l'attitude à avoir devant le code électoral.

    1. DEVOIR DE VOTE

    Dans notre lettre du 18 juillet 1990 sur la politique au service du pays, nous avons consacré tout un paragraphe au devoir de vote. Nous voudrions situer cet important devoir avant, pendant et après son accomplissement.

    1.1 AVANT LE VOTE

    D'abordle recensement. Il est à la fois un droit et un devoir. A ce niveau, qu'il nous soit permis d'évoquer, à l'attention de tout chrétien et de tout croyant en Dieu, l'exemple de Joseph et de Marie. Etrangers à Nazareth, ils se sont rendus à Bethléem, parcourant une longue distance pour accomplir leur devoir de se faire recenser effectivement...Nous lançons un appel aux Ivoiriens afin qu'ils réservent un bon accueil aux agents recenceurs qui leur sont envoyés à domicile, et qu'ils fassent un effort pour se procurer des attestations administratifs d'identité au cas où ils auront été omis.

    Ensuite le vote. Faut-il rappeler que le devoir de vote est un des devoirs fondamentaux des citoyens d'un pays. Par le vote, le citoyen exprime librement son opinion personnelle, sa sensiblité politique et son appréciation des hommes et des institutions.

    Par le vote, le citoyen prouve qu'il n'est pas un élément passif d'une masse informe mais un membre actifi, vivant et libre, d'un peuple qui choisit ses dirigeants.

    Par le vote, le citoyen vit concrètement la "démocratie". il participe au pouvoir et à la souveraineté du peuple.

    1.2. PENDANT LE VOTE

    Encore faut-il que le citoyen soit informé; ainsi libre et consciencieux, il accomplira comme il convient, le devoir de vote.

    Le bon vote est celui qui procède d'un citoyen formé. Il faut un minimum d'éducation civique pour permettre aux électeurs de voter en connaissance de cause. Cela requiert au moins une connaissance élémentaire des institutions de l'Etat et une information globale sur leurs objectifs et leurs fonctionnements. Cela suppose également le respect des opinions et des personnes. Il faut amener chacun à comprendre que l'adversaire politique n'est pas un ennemi mais un citoyen, un frère qui pense autrement que nous. Tous, nous devons faire en sorte que le respect, la politesse et l'humour fraternel président aux rapports entre les partis politiques.

    Le bn vote procède d'un citoyen libre qui vote à l'abri de toute pression, et même des consignes qui vont contre sa conscience. L'histoire et l'actualité nous montrent et nous enseignent que les partis politiques ne sont pas des fins en soi mais des moyens qui se créent et qui s'organisent en vue du service du peuple par l'exercice du pouvoir ou la participation à la gestion des affaires publiques. Le primat des partis ne saurait édicter des ordres à des consciences éclairées et assurées de faire le bon choix. C'est pour cela qu'il est prévu des isoloirs où l'électeur est censé se trouver seul devant sa conscience et devant Dieu.

    Le bon choix procède également du citoyen consciencieux qui prend au sérieux le devoir de vote. "Le choix des citoyens doit porter sur des hommes intelligents et compétents, doués d'un minimum de culture politique, soucieux de développer le pays en tenant compte de toutes les couches sociales. Ces hommes doivent servir le pays avec désintéressement et non se servir. Ils feront preuve de qualités morales telles que le dévouement, l' esprit de service, le courage, la prudence et surtout l' honnêteté"(2)

    Le bon vote ne saurait tolérer l'abstention facile, l'absentéisme inconscient ni la légèreté coupable. On doit éviter d'alourdir l'atmosphère du vote par des provocations verbales et des actes de violence. Le vote peut et doit se dérouler dans la paix.

    Même les réclamations doivent pouvoir être conduites conformément à la loi, dans la sérénité, auprès des institutions prévues à cet effet.

    Mais, ici, vous nous permettrez de faire une suggestion susceptible de renforcer la confiance entre les différents citoyens de ce pays dans le déroulement de ces élections. Il s'agit de l'institution d'une commission nationale de contrôle des consultations électorales. Une commission qui serait formée de membres des différentes sensibilités politiques.

    1.3. APRES LE VOTE

    Il est légitime et normal que tous les citoyens, tous les partis politiques et tout le pays attendent de l'Etat qu'il organise des élections transparentes. Une fois cette condition remplie, tous doivent faire un effort pour admettre et respecter le verdict des urnes.

    Après les élections, les élus et leurs partis éprouveront une joie légitime. Rien de plus normal. Mais, on évitera d'organiser des manifestations de triomphe, de mépris et d'humiliation à l'endroit des adversaires politiques malchanceux. Le même amour de la patrie habite aussi ces derniers. Eux aussi sont fils et filles du pays. Il n 'y a pas de raison de céder à la tentation de les "écraser".

    Bien au contraire, les élus se montreront grands en tendant la main à leurs collègues qui n'auront pas eu les faveurs des électeurs. ce faisant, ils contribueront au maintien et à la sauvegarde de la paix sociale. Ils inviteront leurs concurrents politiques à s'atteler avec eux à la construction nationale.

    II - LE CODE ELECTORAL

    Notre intention ici n'est pas de définir ce qu'est un code électoral ni d'en donner une appréciation doctrinale en détail. nous nous gardons bien d'empéiéter sur la compétence des hommes d'Etat et sur celle des grands spécialistes du droit constitutionel. Nous voulons dégager avec vous quelques pistes de réflexion susceptibles de vous aider à porter un jugement serein sur ce code.

    II. 1- LE CODE EST UNE LOI QUI RELEVE DU DROIT POSITIF NATURELLEMENT EVOLUTIF

    Pour l'avoir sérieusement parcouru, nous nous retrouvons devant une loi qui relève du droit positif des Etats modernes. Contrairement au droit naturel qui se confond essentiellement avec la morale naturelle, définitive dans son essence, le droit positif s'élabore et évolue dans la société et avec la société. Comme élément du droit positif de l'Etat, le code nous apparaît comme un ensemble de normes proposées par le Gouvernement et promulgué par le Chef de l'Etat, compte tenu de l'évolution sociale et politique du pays. Nous ne sommes plus en 1960, ni non plus en 1990. Les Ivoiriens ont, semble-t-il, pris conscience de leurs droits et de leurs devoirs civiques. Par le code, le législateur répond à une situation avec toute sa complexité, ses requêtes et ses exigences.

    Mais comme toute loi humaine, le code est inévitablement imparfait. Il est perfectible, donc susceptible d'amélioration.

    II. 2 - LES LOIS DU DROIT POSITIF S'AMENDENT PAR DES VOIES LEGALES

    Malgré ses limites, une loi d'Etat qui fait l'objet d'un vote par l'institution de l'Etat qui en a la compétence, en l'occurence l'Assemblée Nationale, jouit du présupposé d'être tenue pour l'expression de la volonté générale.

    C'est le peuple qui est censé s'exprimer par ses représentants. Respecter la loi c'est témoigner du respect pour le peuple et pour les institutions de l'Etat et de la République.

    La loi demeure la loi, malgré tout ce qu'on peut en dire. Toute loi du droit positif peut s'amender mais nécessairement par des voies légales. Autrement, ce serait la porte ouverte à l'arbitraire, à l'anarchie, et au chaos.

    CONCLUSION

    Notre pays est résolument entré dans les voies de la démocratie moderne. La nation ivoirienne s'est donnée des institutions qui sans être les meilleures du monde nous ont procuré des acquis importants. Dans quelques mois, tout le pays sera en pleine période électorale. Ce ne sera pas la première fois que nous connaîtrons les élections.

    Nous lançons un vibrant appel à tous les gouvernants: qu'ils mettent tout en oeuvre afin que les consultations populaires se passent dans la discipline, la transparence et la paix.

    Nous nous adressons également aux partis politiques; nous les invitons à respecter leurs adversaires et à mettre les intérêts supérieurs de la Nation au dessus des visées purement partisanes. Ce faisant, ils mettront le pays à l'abri de tout désordre social et consolideront sa place dans le concert des nations modernes et démocratiques.

    Nous nous adressons à tous nos frères et soeurs pour qu'ils se préparent à accomplir leur devoir d'électeurs et d'électrices en toute conscience. Nous vous invitons instamment, frères et soeurs, à joindre à la préparation matérielle, une bonne préparation spirituelle avec des moments de prières pour demander au TOUT-PUISSANT, d'éclairer de la lumière de son Esprit, la conscience et l'intelligence des gouvernants et des gouvernés afin que les prochaines élections se passent dans les meilleures conditions et à la satisfaction de tous.

    Ne l'oublions pas, les prières qui sont montés vers Dieu de la part de toutes les confessions religieuses en 1990, nous ont épargnés des catastrophes qui nous guettaient de partout; nous espérons que ce même Dieu nous écoutera encore en 1995 pour nous éviter les dangers que nous craignons.

    Nous prions surtout pour que la confiance renaisse effectivement entre tous les enfants de ce pays.

    DIEU BENISSE LA COTE D'IVOIRE

    Yopougon, le 25 juin 1995

    Vos frères les Evêques

    ________________________________________

    1. Conférence épiscopale de Côte d'Ivoire: Lettre Pastorale sur la politique au service du pays, Abidjan, 1990
    2. Conférence épiscopale de Côte d'Ivoire: Lettre Pastorale sur la politique au service du pays, Abidjan, 1990, p. 10
    11 July

    DESCRIPTIF DU LOGO DE L'UCAO

    UCAO

    Le Logo de l'UCAO a été pensé pour assumer la dynamique de l'interaction du présent et de l'avenir. Comme on pourra le constater, grâce aux explications qui suivent, rien n'y est placé au hasard. Laissons-nous donc prendre par cette vision d'ensemble.

    1. L'englobant ovale représente le cosmos et évoque la quête d'un savoir infini ouvert aux dimensions du monde dans sa globalité, un savoir capable d'entretenir la Vie. Il n'y a pas d'Université qu'à ce prix.
    2. Le "U" symbolise, à la fois, le "U" de l'Universel, auquel aspire tout savoir scientifique: le "U" de l'Université, comme structure et un espace important de formation; le "U" de l'Université, comme structure et un espace important de formation; le "U" de l'Unité, car il s'agit d'un réseau d'universités où chaque pays met son espace national et ses potentialités au service de tous; et enfin une qutrième évocation, le "U" qui indique l'idée d'Utilité, parce que l'Université catholique ne doit pas être un lieu isolé du monde et sans impact sur lui. Ces quatre finalités, incarnées dans le "U", voulu imposant, sont matérialisées dans les quatre traits collés, en haut, à droite de l'englobant. L'Université libère l'horizon du savoir, le dilate et, du particulier ou du singulier dont il assume la culture qu'il doit contribuer à transformer, elle l'ouvre sur l'Universel.
    3. La carte de l'Afrique situe le lieu géographique. C'est bien en Afrique que nous sommes; et c'est elle qui incarne le singulier que toutes les sciences doivent sentir et assumer. Cette Afrique doit aspirer, par le savoir, à atteindre les frontières de l'infini. Ce sera la véritable source de sa libération et le point de départ de son ouverture à tous "les mondes".
    4. La croix indique, de façon évidente, l'identité chrétienne de l'Université Catholique de l'Afrique de l'Ouest. Celle-ci ne doit pas trahir cette spécificité, puisqu'elle l'affiche.
    5. Le triptyque "Science" "Foi" et "Action" est à la fois un rappel et un appel. Il rappelle ce que suppose une Université d'obédience chrétienne: un lieu où l'on s'instruit et se forme à un niveau supérieur de savoir; mais aussi un espace ouvert à la transcendance; enfin, un souci permanent de savoir faire pour être Utile au devenir de la Cité, qui a été évoqué dans la notion d'utilité. Dans la finalité profonde de l'Université catholique de l'Afrique de l'Ouest, il s'agit d'un appel à l'excellence, à la conviction et à l'efficacité.
    6. Le trait central qui fédère le tout n'est pas une rupture, comme on pourrait le croire en l'observant en haut et en bas, mais un refus d'enfermement.
    7. UCAO: c'est tout simplement l'acronyme de l'Université Catholique de l'Afrique de l'Ouest; CUWA (Catholic University of West Africa) est son analogue anglais. Il est évident que l'Afrique de demain ne peut et ne doit plus faire l'économie du plurilinguisme. L'Université doit en être un lieu d'expression qualifiée, permettant de surmonter la surdétermination des barrières linguistiques héritées de la colonisation, pour profiter de la complémentarité dynamique des langues.
    8. La couleur rouge brodeaux reste fidèle à la couleur préférée de l'ICAO, structure-mère de l'UCAO. cete couleur nous rapproche du roule latéritique des terres de la zone intertropicale de l'Afrique où l'UCAO implante ses Unités universitaires. Le bleu vif pousse à la quête insatiable de la Sagesse et incite à la connaissance des profondeurs infinies de l'être. Ce bleu est aussi celui de la FIUC(Fédération Internationale des Universités Catholiques) dont l'UCAO fait partie. Comme on peut le constater, à travers les différentes explications ci-dessus, le logo de l'UCAO, par son caractère plutôt imposant, veut incarner une réalité, une ambition et une perspective. Il sera le drapeau de l'UCAO dans tous les pays de la CERAO.

    Alphonse QUENUM

    Recteur

    07 July

    LA POLITIQUE AU SERVICE DU PAYS - LETTRE PASTORALE DES EVEQUES DE COTE D'IVOIRE3

    TROISIEME PARTIE

    APPEL PRESSANT A TOUS

    1. AUX RESPONSABLES RELIGIEUX

    Et d'abord nous les responsables religieux, n'avons-nous pas à nous remettre en cause? Avons-nous toujours su prêcher à temps et à contretemps la parole de Dieu? Et avons-nous aidé suffisamment et à propos les dirigeants et les autres par nos conseils judicieux et nos exemples? Avons-nous su combattre chez nos fidèles l' indifférence, l' égoïsme, la tiédeur et le fanatisme?  Nous avons certainement des efforts à faire pour accomplir notre mission dans la société d'aujourd'hui.

    2 AUX CROYANTS

    Nous lançons un appel fraternel à tous les croyants. Vous savez frères que pour celui qui croit en Dieu, aucune situation n'est désespérée. Dieu, le Tout-Puissant, est au coeur des événements de la vie des hommes. Maître de tout, il conduit avec sagesse notre histoire. il aime la Côte d' Ivoire. il ne peut l' abandonner.

    Le moment est favorable. En ces heures difficiles, tournez-vous vers Dieu et à la lumière de votre foi, lisez attentivement les événements de ces derniers mois. Vous discernerez les appels de Dieu à la conversion des mentalités, à un profond changement de vie dans la vérité et l' humilité. Bref, vous y découvrirez une immense source d'espérance.

    C'est dans votre foi que vous devez également puisez la force pour oeuvrer au développement intégral de la nation ivoirienne. C'est dans cette foi que, vous croyants, vous devez rechercher et trouver la vraie valeur de la tolérance, du respect de l'autre, de la fraternité et de l'amour. A l'heure des débats politiques, n'oubliez pas cette nécessaire référence à la foi en Dieu.

    3. AUX CHRETIENS

    Quant à vous chrétiens, vous savez qu'à la suite de notre Maître Jésus-Christ, vous devez être lumière des nations. Dans cette période trouble et ténébreuse de son histoire, la Nation ivoirienne attend, exige même que vous soyez, vous aussi, la lumière qui la guide à travers le tunnel de cette crise. Elle attend la cohérence de votre foi en Jésus avec votre vie de chaque jour dans vos familles, vos professions et vos relations humaines. La Nation tout entière espère que, au nom de Jésus, qui est VERITE et AMOUR, vous vous efforcerez de renoncer à l'égoïsme et à l'orgueil pour encourager et promouvoir la concertation dans la franchise et dans l'humilité.

    il ne nous appartient pas de vous orienter vers tel ou tel parti politique. Vous les jugerez concrètement sur leurs intentions et leur programme pour motiver vos choix. Vous vous rappellerez cependant que le parti que vous aurez choisi doit vous pousser à servir les hommes dans le respect des lois de Dieu révélé en Jésus-Christ.

    4. AUX DIRIGEANTS ET MILITANTS DE TOUS LES PARTIS POLITIQUES

    Une page de notre histoire nationale est tournée. A vous tous il revient d'écrire, dans le respect mutuel et l'unité, la nouvelle page qui s'ouvre devant vous.

    Le multipartisme, c'est-à-dire la liberté de choisir son parti, son appartenance politique, ne nous offre pas une panacée, une solution miracle, tant s'en faut. seules les qualités des hommes qui l'emploient et le vivent, peuvent lui imprimer une orientation humaine profitable à tous. En fait c'est un régime exigeant, un régime de remise en question constante, de réajustement périodique. Faute de quoi, les risques encourus sont éprouvants, intolérables à la longue: effritement, dictature de fait des partis, révolte des sans voix, immobilisme, démagogie...

    Chers compatriotes qui entendez prendre une part active dans les affaires publiques nationales, adultes et jeunes, nous vous demandons de vérifier vos motivations et de purifier votre regard.

    Nous souhaitons surtout que vous viviez avec sérénité, le multipartisme pour que cette nouvelle expérience politique soit un succès. Que jamais des frères et des amis ne s'entredéchirent pour des raisons politiques, étant bien entendu que tous les partis politiques doivent être au service du bonheur de l'homme dans ce pays.

    Certes la promotion personnelle et les avantages matériels ont leur importance, mais s'ils sont les seuls à déterminer votre carrière politique, c'est le règne de l'arbitraire, la spirale de la violence verbale et physique. Les hommes qu'il faut pour sortir ce pays de l'ornière devront se tenir au dessus du discours figé de la nostalgie et du verbe démagogique. Mensonge et désinformation, bas calculs et agressions de toutes sortes...rabaissent leurs auteurs et n'apportent en définitive rien de positif à la cause que l'on croit défendre. car seule la vérité rend l'homme vraiment libre et responsable.

    5. AUX JEUNES GENS ET JEUNES FILLES

    Dans la Côte d'Ivoire d'aujourd'hui, vous constituez la frange la plus nombreuse de la population.

    En partie, vous êtes à l'origine de ce changement généralisé. Dans ce vent de renouveau, vous avez osé, certains, prendre vos responsabilités dans le bien. D'autres, mal informés ou pervers, ont posé des actes répréhensibles. Qu'ils sachent, ces derniers, que "persévérer dans le mal est diabolique".

    Dans cette période d'incertitude et de brouillard, soyez vous-mêmes. Efforcez-vous de faire le bon choix. Cela suppose de votre part une volonté constante de vous informer objectivement et de vous former afin de vous déterminer en toute connaissance de cause.

    Avec vos parents, vos éducateurs, vous avez particulièrement porté le poids de "l'année blanche". Certains d'entre vous ont employé ces longs moments de loisirs à la réflexion, à l'aide organisée à leurs frères plus pauvres, à l'étude, à la prière. Cela est positif.

    Nous souhaitons avec vous tous que les cours reprennent dans de meilleurs conditions; que les autorités et vous-mêmes, dans une concertation constante, trouviez les voies et moyens d'une reprise harmonieuse et profitable à tout le pays.

    Jeunes gens et jeunes filles, dans l'atmosphère actuelle où les vraies valeurs humaines s'estompent, sachez faire la part des choses. gardez en tout votre liberté d'action. habituellement, vous êtes exigeants pour les adultes, soyez aussi sans complaisance pour vous-mêmes. Mettez dans votre vie un maximum de foi, d'espérance et de charité.

    6. AUX CITOYENS ET CITOYENNES

    Hommes et femmes de toutes origines et de toutes religions, efforcez-vous de vivre cette période de crise généralisée d'une façon positive. C'est-à-dire reconnaissez dans le calme et la lucidité, la profondeur et la multiplicité des problème qui sont les nôtres sans désespérer de l'avenir.

    L'histoire de tout un pays ne peut se limiter à trente ans d'existence. Il n'est pas tonifiant de situer définitivement l'âge d'or de la Côte d'Ivoire dans le passé. Ce serait également illusoire et dangereux de gommer ce passé et de miser uniquement sur le présent et l'avenir. les peuples sans mémoire sont des peuples très vulnérables. L'histoire est toujours maîtresse de vie.

    Malgré des erreurs de parcours, notre pays, aujourd'hui encore, dispose d'immenses possibilités pour construire un avenir meilleur.

    Comptez ses nombreuses ressources humaines: population jeune bouillonnante de vie, cadres autochtones diversifiés et compétents qui ne demandent qu'à s'investir dans le secteur privé et dans les institutions publiques. Une prise de conscience plus nette des défis nationaux arme le courage et d'enthousiasme ceux qui se donnent la peine de réfléchir. La Côte d'Ivoire, dit-on, regorge de richesse dans le sol et le sous-sol et n'a pas encore entamé la phase précieuse des transformations industrielles.

    Nous souhaitons que progressivement chacun quitte son manteau de consommateur assisté. Soyez de ceux qui conçoivent, qui produisent et participent intelligemment aux prises de décisions au plan local, national et international.

    La Côte d'Ivoire est une terre d'acueil et l'Ivoirien veux rester hospitalier. Mais il entend aussi être respecté et maître chez lui. Cependant, il ne peut atteindre cet objectif que par son travail. C'est pourquoi aucun métier honnête, si obscur soit-il ne devrait lui répugner. Qu'il se décide donc au travail bien fait, à l'épargne, moteurs de toute vraie réussite économique.

    Enfin, la concertation nationale période déjà instituée et toujours désirée par beaucoup d'entre vous, si elle est effectuée dans la transparence et le respect de l'autre, peut nous apporter un regain d'énergie et de fraternité constructive.

    EN GUISE DE CONCLUSION

    Les pays, comme les hommes, connaissent, dans leur évolution, leurs heures de gloire et leurs heures d'épreuves plus ou moins prolongées. La Côte d'Ivoire peut convertir ses échecs en victoires sur elle-même, ses revers en changes de redressement et de développement intégral selon les voeux de ses filles et de ses fils.

    Puisse le seigneur dans sa grande miséricorde, apaiser les rancoeurs, panser nos plaies, susciter chez nous des hommes et des femmes compétents et capables aux postes qui leur sied. Que Dieu nous aide à relever nos défis dans la sérénité, la paix, l'amour de la patrie et l'unité nationale.

    Fait à Abidjan, le 18 Juillet 1990

    Vos frères les Evêques de Côte d'Ivoire

    LA POLITIQUE AU SERVICE DU PAYS- LETTRE PASTORALE DES EVEQUES DE COTE D'IVOIRE1

    INTRODUCTION

    Nous vivons, tout le monde le sait, une époque particulièrement riche en événements dont les répercussions imprévues touchent tous les continents sans épargner notre Afrique en mal elle aussi de changements.

    Les moyens de communication sociale (presse, radio, télévision) rendent abondamment compte de ces profondes transformations politico-sociales survenues un peu partout, comme en chaîne. C'est dans cet ensemble douloureux mais chargé d'espérance qu'il convient de situer le cas de la Côte d'Ivoire.

    Responsables spirituels de bon nombre d'entre vous, sans être nécessairement des spécialistes en matière politique, mais constamment à l'écoute de vous tous, chrétiens et hommes de bonne volonté, Nous, Evêques de côte d'Ivoire, nous nous sentons appelés à vous adresser cette lettre. Elle veut jeter un regard de foi sur la situation du pays et proposer des chemins de réflexion à la lumière de l'Evangile et de la doctrine sociale de l'Eglise.

    Avec vous, nous voulons dégager le sens et la portée humaine et spirituelle de la fonction politique au service de la Nation, surtout dans la problématique nouvelle marquée par le pluralisme. Nous entendons ainsi, entre autres, apporter notre contribution à l'échéance prochaine des élections nationales, événement important que le pays s'apprête à vivre.

    Après un survol des événements récents, conséquence de la crise, nous parlerons de la politique au service du pays, et notre message s'achèvera par des appels en direction des différentes couches de la population.

    PREMIERE PARTIE

    SURVOL DES EVENEMENTS, CONSEQUENCE DE LA CRISE

    Au plus fort des événements qui ont secoué la Côte d'Ivoire, nous avons poussé un cri de foi pour essayer de calmer les coeurs et les esprits des croyants que vous êtes. Quand le peuple de la Bible traversait des épreuves nationales, il se tournait vers Dieu pour lui crier sa douleur et son espoir en ces termes:

    "Dieu, tu nous as rejetés, rompus,

    Tu étais irrité, reviens à nous!

    Tu as fait trembler la terre, tu l'as fendue;

    Guéris ses brèches, car elle chancelle!

    Tu en fis voir de dures à ton peuple.

    Tu donnais à tes fidèles le signal

    De leur débâcle sous le tir de l'arc"(Ps60,3-6)

    Le peuple de Côte d'Ivoire lui aussi en a vu de dures. Maintenant que la tempête semble passée et que le pays  retrouve une certaine accalmie, nous revenons vers vous pour vous inviter à analyser de plus près ces mêmes événements pour en saisir la signification. Il n'est pas inutile de rappeler brièvement ces événements pour mieux dégager leur double signification d'avertissement et d'appel de la part de Dieu.

    1. BREF RAPPEL

    Les événements de ces derniers mois, nous nous garderons de les oublier, car ils sont chargés d'enseignements sur notre passé et pour notre avenir. On se rappelle que la "grogne populaire" a commencé avec la grève des étudiants, suivie plus tard par la manifestation des élèves, elle aussi prolongées par les grèves des travailleurs.

    L'ampleur de ces événements se mesure à la panique qu'ils ont provoqués au sein de toute la population dont les institutions ont été ébranlées. Ce qui était extraordinaire, c'était le caractère généralisé des grèves. Mais il n'y avait rien de plus affligeant et de plus préoccupant que la violence qui s'est donné libre cours durant certaines manifestations. Il s'agit d'une violence pensée, organisée, brutale en paroles comme en actes.

    Enfin, nous devons évoquer explicitement et particulièrement ce grand malheur que constitue, pour toute la nation, "l'année blanche". Nous en sommes tous frappés, affligés et humiliés; nous ne savons même pas comment nous relever, tant il est vrai que les solutions proposées, les décisions prises pour en sortir sont reçues avec scepticisme et inquiétude.

    2 UN AVERTISSEMENT

    Nous sommes certes traumatisés, scandalisés par ces événements, mais si nous croyons en Dieu et en l'homme, nous pouvons saisir dans ces difficultés un avertissement vigoureux qui nous montre crûment le danger à éviter. Ce qui nous arrive actuellement, quand on y réfléchit, nous montre effectivement que le temps du "miracle ivoirien" est clos et qu'il a fait maintenant place au "mal ivoirien". De l'écorce à la moëlle, ce "mal ivoirien" est économique, social, politique, moral, spirituel.

    Notre économie est disloquée. Avec la détérioration des termes de l'échange, le travail, au village comme en ville, ne peut plus faire vivre le travailleur; l'appauvrissement qui en découle déstabilise les familles, la société. Celle-c- ne fonctionne plus selon les règles de l'équité, mais plutôt selon les critères de l'intérêt individuel et de la corruption. Alors on comprend très bien que la faillite sociale conduit droit à la faillite politique. Mais quand les habitants d'un pays sont croyants et que ce pays sombre dans l'appauvrissement, l'insécurité, l'immoralité, l'injustice, il faut conclure que la faillite est également spirituelle. En effet, si nous en sommes là aujourd'hui, c'est que, malgré notre foi en Dieu, comme animistes, musulmans, chrétiens, nous n'avons pas toujours agi conformément à la volonté de Dieu dans la gestion des choses et des hommes.

    En effet, nous avons parfois géré avec beaucoup de légèreté et de malhonnêteté les immenses richesses que la Providence a mises à notre disposition. A tous les niveaux, le gaspillage, la corruption, le détournement du denier public se sont profondément ancrés dans les moeurs. Peut-être avons-nous perdu le sens de la vraie solidarité et du bien commun, à tel point que le citoyen n'est plus objectivement protégé par la loi mais par les relations qu'il a avec te ou tel; pire encore, le coupable reste trop souvent impuni à cause des appuis dont il dispose.

    Mais ce qui nous interpelle avec plus d' insistance à travers les événements de ces derniers temps, c' est la violence qui a explosé notamment dans le milieu scolaire et dans les forces de l' ordre. Au-delà des bâtiments détruits et des coups de feu, c' est notre système scolaire et notre sécurité qui volent en éclats dans la colère et sombrent dans la méfiance, le doute et la peur. Ce sont là autant de signes qui montrent que, malgré l' apparente accalmie actuelle, la violence couve toujours dans ce pays de la paix qui pourrait devenir à tout moment, une véritable poudrière.

    Nous condamnons fermement les actes de violence que nous avons vécus, aussi bien que les dénigrements systématiques de l' autorité! Mais nous voulons également percevoir dans ces débordements un appel au changement, à un mieux être.

    3. APPEL AU CHANGEMENT

    Les événements qui ont secoué notre pays, et le font encore frissonner exigent un changement dont nous nous efforçons ici de préciser la notion, le contenu et les effets.

    a) Notions

    Sans entrer dans des considérations philosophiques, nous voulons simplement dire que le changement suppose une permanence: quelque chose du passé qui demeure dans le présent et qui continue dans le futur. C' est cela que nous appelons aujourd'hui les acquis de la Côte d' Ivoire. Ces acquis doivent être conservés pour que dans le changement, la nation soit identique à elle-même. Ainsi, notre devise: Union, Discipline, Travail, la forme démocratique républicaine et laïque de notre État sont autant d' acquis que l' on ne saurait remettre en cause, sans compromettre l' identité même de la Côte d' Ivoire indépendante.

    D' ailleurs, chaque fois que notre pays s' est montré fidèle aux valeurs auxquelles nous venons de faire allusion, il a remporté des succès indéniable, dus à l' effort courageux, à la mesure et à la sagesse du peuple tout entier, de ses dirigeants et du Chef de l'Etat. C' est pourquoi, dans la tourmente actuelle, il ne faudrait pas oublier les sacrifices de ces travailleurs des campagnes et des villes, l' engagement de ces cadres et de ces responsables politiques et administratifs, l' ardeur de ces jeunes à préparer leur avenir, l' avenir de ce pays. Le dévouement réel de toutes ces personnes connues ou inconnues doit être aujourd'hui notre fierté et nous inspirer constamment dans notre volonté de changement.

    b) Contenu

    Quand on parle de changement dans notre pays, on pense aussitôt au changement des structures et des hommes politiques, alors que ce qui est réellement en jeu c'est la mentalité et le comportement de l'ensemble des citoyens de ce pays. Les aspirations profondes à la justice, à la liberté doivent se vivre dans des coeurs renouvelés, débarrassés de toutes formes subtiles ou brutales d'injustice, d'asservissement et de mensonge. ce renouvellement intérieur passe nécessairement par la reconnaissance des erreurs du passé et par le repentir.

    Il est évident que par ce renouvellement intérieur des mentalités et du comportement concerne tous les habitants du pays: nationaux comme étrangers. Chacun examinera sa conscience à la lumière de la justice, de la vérité, de la liberté, de la paix, dont on vient de redécouvrir la valeur dans l'existence de l'individu et de la société.

    c) Les effets

    Certes, le vrai changement se situe au niveau profond des mentalités et des coeurs, mais il ne serait rien s'il ne produisait pas de fruits visibles. Ces effets du changement, nous souhaitons vivement les constater dans le comportement des hommes et dans le fonctionnement des institutions.

    Il nous faut en effet des hommes prêts à traiter les autres comme ils voudraient qu'on les traite eux-mêmes: des hommes disponibles à accueillir la vérité et la liberté de l'autre; des hommes soucieux de proposer humblement leur propore vérité, afin que, dans un dialogue réel, ils contribuent à construire la paix dans la justice.

    Ces hommes-là seront assurément les animateurs désirés pour le bon fonctionnement des institutions de la vie communautaire. Dans ce cadre concret et pratique d'un Etat de droit, où la loi est égale pour tous, chaque citoyen se sent naturellement reconnu, protégé et promu dans sa dignité d'homme ou de femme.

    Maintenant que, dans notre pays, la liberté individuelle et collective s'exprime aussi dans l'existence de plusieurs partis politiques, on pourrait également attendre de ces derniers qu'ils veillent à ce que les institutions de l'Etat fonctionnent effectivement selon les valeurs de justice, de liberté, de vérité auxquelles nous aspirons tous. Ainsi, des partis qui ne sont pas au pouvoir n'en joueront pas moins leur rôle d'éveilleurs et d'éducateurs de la conscience politique de toute la nation.

    Les Evêques de Côte d'Ivoire

    A suivre...

    06 July

    LA POLITIQUE AU SERVICE AU SERVICE DU PAYS Lettre Pastorale des Évêques de Côte d'Ivoire 2

    DEUXIEME PARTIE

    LA POLITIQUE AU SERVICE DU PAYS

    Avec l'avènement du multipartisme, la Côte d'Ivoire va vivre une nouvelle expérience politique. Elle s'y prépare et entrevoit déjà l'horizon des prochaines élections. Tout le monde s'attend à ce que ces consultations populaires se déroulent dans la plus grande clarté et dans la transparence la plus totale. Nous ne devons décevoir, sur ce point, ni la nation, ni l'opinion internationale. Nous devons au contraire manifester notre maturité.

    Nos paroles et nos actes et plus spécialement les droits et les devoirs de vote auront pour seuls objectifs la promotion intégrale de l'homme et celle du bien commun. Nous osons espérer que les autorités politiques et les citoyens mettront tout en oeuvre pour que ces opérations électorales se déroulent dans de très bonnes conditions de loyauté et de sauvegarde de la paix.

    1. LE DEVOIR DE VOTE

    Les Ivoiriens ont une conscience plus vive de la dignité humaine. Ils s' éveillent de plus en plus à la vie politique et exigent avec raison que soient mieux protégés le droit d'exprimer des opinions personnelles et celui de donner des points de vue autres que ceux des hommes au pouvoir. Cette garantie permet en effet de participer librement et activement à la vie et à la gestion des affaires publiques ainsi qu'à l'élection démocratique des gouvernants sans crainte d'être menacé ou poursuivi.

    Le vote est un devoir important pour tout citoyen. Il permet au peuple de mettre en place un candidat de son choix. Mais nous rappelons que l'usage de ce libre suffrage doit viser le bien de la communauté. On veillera à ne pas désigner un candidat incapable. En effet, si en parfaite connaissance de cause on donne sa voix à quelqu'un qui n'est pas à la hauteur de la tâche qui lui est confiée, on participe sciemment à une opération qui risque de diviser et de retarder le pays. Par contre, participer à l'élection d'un candidat valable, c'est contribuer à la création de conditions qui favorisent la promotion de la nation ou de la région.

    On comprend dès lors l'importance du vote. Le choix des citoyens doit porter sur des hommes intelligents et compétents, doués d'un minimum de culture politique, soucieux de développer le pays en tenant compte de toutes les couches sociales. Ces hommes doivent servir le pays avec désintéressement et non se servir.Ils feront preuve de qualités morales, telles que le dévouement, l'esprit de service, le courage, la prudence et surtout l'honnêteté. Ces critères sérieux sont tout le contraire des critères faciles, égoïstes et dangereux qui reposent uniquement sur la famille, la tribu, l'argent et la religion.

    Ainsi donc, avan d'accomplir son devoir de citoyen par le vote, l'Ivoirien se mettra devant sa conscience afin de poser son acte en faveur  de celui qui peut contribuer réellement au développement intégral du pays ou de la région. Comme on le voit, il s'agit d'un acte lourd de conséquences. C'est pourquoi il est absolument nécessaire de l'accomplir librement, dans la vérité.

    2. LE MULTIPARTISME

    Nous accueillons l'avènement du multipartisme comme une manifestation plus explicite de liberté politique, une possibilité réelle d'opinions diversifiées et un cadre normal de débats publics. Un multipartisme bien compris et bien vécu peut en effet favoriser la concertation, l'alternance et le progrès. Mais mal compris, il peut donner lieu au tribalisme, au régionalisme, à l'immobilisme politique et à la paralysie de l'économie. Nous devons savoir que les partis politiques ne constituent pas une fin en soi. Ils sont des moyens d'actions au service de la société. Dans le parti unique comme dans le multipartisme, les principaux objectifs à atteindre sont la promotion du bien commun, la justice et la paix. En dehors de cette voie, les groupes politiques n'ont aucun sens et deviennent des moyens d'oppositions violentes. Il y a donc lieu d'examminer à fond ce qui motive la création des partis politiques ou l'appartenance à telle ou telle formation.

    3. EVITER LA VIOLENCE

    Quand on perd de vue les objectifs cités-ci dessus, quand on fait fi de la vérité, de l'honnêté et du sens de la justice pour s'enfermer dans l'égoïsme, on glise facilement dans la discorde, le déchaînement des violences verbales et physiques. Alors triomphe l'esprit de domination avec son cortège de mépris des personnes, d'envie, d'orgueil, de vengeance. Et le mécontentement devant ces maux provoque des réactions qui conduisent à la destruction des acquis du pays, à la torture physique et morale. Toutes ces pratiques répréhensibles sont indignes de l'homme. Il faut abolir dans notre pays les pressions et l'usage organisé de la violence qui risquent fort de compromettre le jeu démocratique, de dresser les formation politiques les unes contre les autres et de bloquer le développement normal du pays. Que tous sachent que la Côte d'Ivoire a des précautions à prendre en ce moment pour ne pas déraper et tomber dans le feu de la violence. L'heure est donc venue de donner à tous une vraie éducation civique et politique.

    4. EDUCTION CIVIQUE ET POLITIQUE

    Cette formation reste sérieusement à faire pour la sauvegarde, la promotion et la maturation d'un véritable esprit démocratique. il importe d'inculquer le respect de l'adversaire politque, d'éviter la délation et les propos diffamatoires. C'est un devoir impérieux pour l'Etat et pour les partis "d'assurer aux individus et aux masses l'information et la formation nécessaires, non seulement sur les réalités et les institutions du pays, mais aussi sur les devoirs de service qui incombent aux citoyens(1). On doit enseigner à ces derniers par tous les moyens traditionnels et modernes, dans la famille, au village, à l'école, par la presse, la radio et la télévision, comment être des artisans de paix et non comment entretenir entre eux des sentiments d'hostilité, "de haine et de partis pris idéologique"(2) qui les divisent et les opposent.

    Très tôt les Ivoiriens seront initiés aux vertus d'un vrai patriotisme qui leur permettront d'instinct de parler et d'agir dans l'intérêt bien compris de leur pays. Ce pays qu'ils n'hésiteront pas à défendre de toutes leurs forces et avec amour; ils s'évertueront à le développer par l'effort conjugué de leur intelligence et de leurs bras.

    5. LA POLITIQUE AU SERVICE DU PAYS

    La préparation à la période des élections doit donner lieu à une réflexion approfondie sur l'action et la vie politique. Avec le Concile Vatican II, nous disons que "tout groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes et plus encore du bien commun de l'ensemble de la famille humaine."(3)

    La politique au service du pays doit être intégrale. Elle doit viser à développer "tout homme et tout l'homme".

    "Tout homme", c'est-à-dire toutes les catégories de personnes vivant dans le pays: hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles et enfants; paysans, ouvriers, commerçants, chômeurs, travailleurs, cadres et dirigeants politiques. Tous constitueront le centre de toute action politique.

    Ce développement doit atteindre "tout l'homme", c'est-à-dire, prendre en compte toutes les dimensions de la personne humaine: économique, physique, intellectuelle, culturelle, morale et spirituelle.

    Les valeurs culturelles doivent être partagées et vécues en profondeur par tous, sinon les ivoiriens risquent de se laisser emporter par des courants étrangers et d'être tout sauf eux-mêmes.

    il est temps de redonner aux valeurs morales leur importance et leur place dans la vie de la nation. Nous prions les autorités administratives et politiques de lancer une vraie campagne dans l'opinion publique pour supprimer ce dangereux courant de malversations qui prévaut dans notre pays et faire naître et régner une tradition de rigueur et d'honnêté. Le respect du bien public doit entrer dans les moeurs. On se gardera donc d'inquiéter ou de poursuivre ceux qui honnêtement réagissent contre les infractions. Cette santé morale nationale doit être l'affaire de tous. C'est pour l'avoir trop souvent négligée que nous nous trouvons dans la situation que nous connaissons.

    Une politique intégrale ne peut se passer de la référence aux valeurs spirituelles. Les hommes politiques conscients de leur nécessité en tiennent compte. Ils se forgent sans doute dans le feu de l'action mais surtout dans la réflexion, l'écoute, l'étude personnelle assidue, le silence du recueillement et de la prière. Ce sont là des sources d'énergie auxquelles ils puisent pour être efficaces dans leur action. Ils savent se remettre en question et faire le point pour voir le chemin parcouru, examiner les difficultés du présent et planifier l'avenir. De tels hommes bâtissent la cité en tenant compte de Dieu...(4) Des Etats ont voulu construire un monde sans Dieu. Finalement, c'est contre l'homme lui-même que ces régimes se sont tournés. Ignorer le religieux ou le combattre, c'est arrêter à mi-chemin du développement intégral de l'homme.

    6. L'ENGAGEMENT POLITIQUE

    La politique est un domaine complexe, difficile. C'est pourquoi beaucoup d'hommes affichent une indifférence presque totale face à l' engagement politique. Ils y voient le domaine du mensonge, de l'hypocrisie, de la ruse, des "coups bas" et n'osent pas s'y aventurer. ils aiment "les choses propres"; aussi regardent-ils la politique comme une "arène boueuse" dans laquelle ils se refusent de descendre. Ainsi ils ne se salissent pas les mains. Peut-être préfèent-ils rester à l'écart pour se réserver le droit de critiquer ceux qui osent "se mouiller".

    La fonction politique est une carrière noble et "l'Eglise tient en grande considération et estime l'activité de tous ceux qui se consacrent au bien de la chose publique et en assument les charges pour le service de tous".(5) C'est pourquoi certains citoyens devraient l'embrasser sans hésitation, s'ils sont capables de conduire le pays sur le chemin du développement, dans l'honnêteté, la justice et la paix. Notre pays a besoin de dirigeants politiques qui soient des rassembleurs d'hommes voués au service de leurs frères. Ainsi, quand un citoyen est habité par la volonté de sortir sa commune, sa région, son pays de l'ornière du sous-développement, il peut réellement unir et mobiliser toutes les énergies du terroir pour oeuvrer à son progrès. Sollicité par la population, un tel homme peut et doit se jeter dans l'arène politique. Dans de telles circonstances, ce serait une erreur et une faute de laisser la place à des incapables.

    Au terme de notre réflexion commune, nous réaffirmons que notre message s'adresse à tous nos compatriotes, citoyens d'origine ou d'adoption. ne sommes-nous pas tous, à des degrés divers, responsables et tributaires de la situation créée par notre histoire commune? Aussi nous semble-t-il opportun de lancer un appel pressant à tous:

    A SUIVRE.......

    LES EVEQUES DE COTE D'IVOIRE

    ____________________________________

    1. Conférence Episcopale de Côte d'Ivoire: lettre pastorale sur l'éducation 1982, p. 8
    2. Concile Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, n° 83
    3. Ibidem, n° 26
    4. Ps 126,1
    5. Concile Vatican II, Constitution Gaudium et Spes, n° 75
    02 July

    MESSAGE DES EVEQUES DE COTE D' IVOIRE MARS 1990

    CONFERENCE EPISCOPALE DE COTE D' IVOIRE

              Le 2 décembre 1982 dans notre lettre pastorale sur l' éducation nous jetions un regard critique sur l' orientation très matérialiste de la société ivoirienne. Entre autre nous écrivions:

              "Cette sorte de société ignorera la communication naturelle, régulière entre les différentes couches sociales. Le dialogue véritable s' y avère impossible ou tout au moins conventionnel et artificiel. Les pauvres, par peur des grands, risquent de se contenter d' écouter et d' enregistrer ce que leur disent les hommes au pouvoir, jusqu'au ce que à bout de patience, et de tolérance, le peuple exacerbé en vienne à s' armer de courage et d' audace pour se rebeller contre une telle société. L' histoire nous montre que le peuple déchaîné est plus violent et commet plus de dégâts qu' un fleuve qui rompt ses digues et détruit tout sur son passage".(1)

              Les événements vécus ces derniers temps dans notre pays montrent que la brève analyse d' alors n' était pas une vue de l' esprit. Nous avons frôlé la catastrophe...et nous vivons encore sous tension parce que le danger subsiste toujours. C' est pourquoi, pour joindre notre voix à celle de tous les hommes de bonne volonté, et pressés par l' amour du Christ qui nous rend solidaires de tous nos frères, nous nous sommes réunis en session extraordinaire pour vous dire qu'il n' est pas encore trop tard pour nous ressaisir et éviter ce danger qui nous menace.

              Nous constatons, avec satisfaction, que beaucoup, toutes confessions confondues, ont eu instinctivement recours à Dieu pour lui demander de nous éviter un tel malheur. nous-mêmes, dans nos différents diocèses, nous avons déjà insisté auprès des catholiques pour qu'ils prient en faveur de notre pays.

              Cependant, nous devons dire que la prière, telle que certains la conçoivent et la pratiquent, ne suffira guère à nous tirer de cette difficile situation. En effet ceux-là croient que Dieu va descendre pour intervenir d' une façon magique afin de nous sauver. Ils oublient que la prière a besoin de certaines dispositions de coeur et de certains signes extérieurs. Dans les circonstances actuelles il nous faut réaliser ces dispositions et produire ces signes.

              Nous ne voudrions pas citer ici une à une les conditions de la vraie prière. Nous les résumons par un seul mot: LA CONVERSION autrement dit le changement radical de mentalité, de comportement de la part de chacun et de tous, sans exception, et cela à tous les niveaux. Il s'agit surtout de nous laisser pénétrer, interpeller par la vérité. C'est la lumière de la vérité qui doit opérer en nous cette transformation profonde de mentalité pour nous débarrasser des ténèbres du mensonge, de l'hypocrisie, de la peur. Si nous prenons ainsi goût à la vérité, nous la rechercherons sans relâche et cela nous rendra libre selon la promesse formelle du Christ:"Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera"(2)

              Si nous changeons ainsi radicalement pour croire en la valeur de la vérité et de la liberté dans notre société, et si chacun est convaincu qu'il n'est pas l'unique détenteur de la vérité et de la liberté, alors nous saurons nous rencontrer pour échanger sur le devenir de notre communauté nationale en crise. On instaurera un vrai dialogue, un débat ouvert dans la vérité et dans la liberté pour rechercher les voies et moyens qui permettent de réaliser la justice dans notre société, une justice génératrice d'unité, de paix et d'ordre parce que chacun se sera préoccupé de tous, et tous se seront souciés de chacun.

              C'est d'un tel dialogue que notre pays a le plus besoin aujourd'hui: un dialogue où chacun a le courage de dire ce qu'il croit être la vérité, en toute liberté, dans le respect des personnes bien sûr, sans être nullement inquiété par quelque menace de sanction; un dialogue où l'on écoute l'autre jusqu'au bout pour accueillir son opinion comme un complément de la nôtre. Un tel dialogue est une étape nécessaire dans la recherche de la vérité, d'autant plus que les institutions officielles ne semblent pas toujours jouir de leur crédit naturel. Ce dialogue ouvert devra pouvoir s'exercer au grand jour pour éviter tous les discours et les écrits clandestins de désinformation.

              Sommes-nous capables, aujourd'hui en Côte d'Ivoire de dire la vérité en vue de la recherche de solutions justes pour chacun des habitants de ce pays? Si oui, alors l'espoir est permis. Si non, ce ne sera pas encore le désespoir. Mais c'est là que nous appelons justement à ce changement radical de mentalité et de comportement: il faut quitter de mentalité et de comportement: il faut quitter notre mensonge, notre hypocrisie, notre peur pour que la confiance renaisse entre nous et que le dialogue soit possible: le dialogue dans la vérité, dans la liberté en vue de la construction d'une société plus juste et plus fraternelle: voilà qui est difficile.

              La conversion qui est transformation de mentalité et de comportement, sera le contenu de notre prière. C'est pourquoi nous demandons à Dieu de nous aider à être sincères, à dire la vérité en toute liberté dans les instances où se pense l'avenir de notre pays. Nous lui demandons aussi de nous donner un tel sens de la justice, qu'on n'ait pas besoin de nous corrompre dans l'exercice de nos devoirs de citoyens et dans l'accomplissement de notre travail professionnel. Si nous présentons sincèrement à Dieu toutes ces demandes, il aura pitié de nous, et ainsi, selon son habitude, il se servira de nous, pour sauver notre pays. Et alors, l'espérance qui fait tant défaut aujourd'hui aura de solides raisons d'habiter nos coeurs.

    Fait à Abidjan, le 21 Mars 1990

    Vos frères, les Evêques de Côte d'Ivoire.

             

    ______________________________________________________

    1. Lettre pastorale sur l' éducation, p. 6; 1982
    2. Jean VIII, 31-32

    Préface de la 2è édition de la critique de la raison pure de Kant

    PREFACE DE LA 2è EDITION

    TEXTE

    Cet essai réussit à souhait et promet à la Métaphysique, dans sa première partie, où elle ne s'occupe que des concepts a priori dont les objets correspondants peuvent être donnés dans l'expérience conformément à ces concepts, le sûr chemin d'une science. On peut, en effet, très bine expliquer, à l'aide de ce changement de méthode, la possibilité d'une connaissance a priori et, ce qui est encore plus, doter les lois, qui servent a priori de fondement à la nature, considérée comme l'ensemble des objets de l'expérience, de leurs preuves suffisantes - deux choses qui étaient impossibles avec la méthode jusqu'ici adoptée. Mais cette déduction de notre pouvoir de connaître a priori conduit, dans la première partie de la Métaphysique, à un résultat étrange et qui en apparence, est très préjudiciable au but qu'elle poursuit dans sa seconde partie: c'est qu'avec ce pouvoir nous ne pouvons pas dépasser les limites de l'expérience possible, ce qui pourtant est l'affaire la plus essentielle de cette science. Mais la vérité du résultat auquel nous arrivons dans cette première application de notre connaissance rationnelle a priori nous est fournie par la contre-épreuve de l'expérimentation, en cela même que cette faculté n'atteint que des phénomènes et non les choses en soi qui, bien que réelles par elles-mêmes, restent inconnues de nous. Car ce qui nous porte à sortir nécessairement des limites de l'expérience et de tous les phénomènes, c'est l'Inconditionné que la raison exige dans les choses en soi, nécessairement et à bon droit, pour tout ce qui est conditionné, afin d'achever ainsi la série des conditions. Or, en admettant que notre connaissance expérimentale se règle sur les objets en tant que choses en soi, on trouve que l'Inconditionné ne peut pas être pensé sans contradiction; au contraire, si l'on admet que notre représentation des choses telles qu'elle nous sont données ne se règle pas sur les choses mêmes considérées comme choses en soi, mais que c'est plutôt ces objets, comme phénomènes qui se règlent sur notre mode de représentation, la contradiction disparaît, et si, par conséquent, l'Inconditionné ne doit pas se trouver dans les choses en tant que nous les connaissons (qu'elles nous sont données), mais bien dans les choses en tant que nous ne les connaissons pas, en tant que choses en soi, c'est une preuve que ce que nous avons admis tout d'abord à titre d'essai est fondé*.

    *Cette expérimentation de la raison pure a beaucoup d'analogie avec celle que les chimistes appellent souvent essai de réduction, mais généralement procédé synthétique. L'analyse du métaphysicien sépare la connaissance a priori en deux éléments très différents, à savoir: celui des choses comme phénomènes et celui des choses en soi. La dialectique les réunit de nouveau pour faire l'accord avec l'idée rationnelle nécessaire de l'inconditionné et elle trouve que cet accord n'est jamais produit que par cette distinction, laquelle est par conséquent vraie.

    Or, il nous reste encore à chercher, après avoir refusé à la raison spéculative tout progrès dans le champ du supra-sensible, s'il ne se trouve pas, dans le domaine de sa connaissance pratique, des données qui lui permettent de déterminer ce concept rationnel transcendant de l'Inconditionné et de dépasser, de cette manière, conformément au désir de la Métaphysique, les limites de toute expérience possible avec notre connaissance a priori, mais uniquement possible au point de vue pratique. En suivant cette méthode la raison nous a du moins procuré un champ libre pour une pareille extension, bien qu'elle ait dû le laisser. Il nous est donc encore permis, elle-même nous y invite, de le remplir, si nous pouvons, pour des données pratiques.*

    *C'est ainsi que les lois centrales des mouvements des corps célestes convertirent en certitude absolue la théorie que COPERNIC n'avait admise tout d'abord que comme une hypothèse, et qu'elles prouvèrent en même temps la force invisible qui lie le système du monde (l'attraction de NEWTON) et qui n'aurait jamais été démontrée si COPERNIC n'avait pas osé rechercher, d'une manière contraire au témoignage des sens, mais pourtant vraie, l'explication des mouvements observés, non dans les objets du ciel, mais dans leur spectateur. Dans cette préface, je ne présente que comme une hypothèse le changement de méthode que j'expose dans la Critique et qui est analogue à cette hypothèse de COPERNIC. Ce changement sera toutefois établi dans le traité même par la nature de nos représentations de l'espace et du temps et par les concepts élémentaires de l'entendement; il sera donc prouvé non plus hypothétiquement, mais bien apodictiquement. Je le présente ici comme hypothèse uniquement pour faire ressortir le caractère toujours hypothétique des premiers essais d'une réforme de ce genre.

    COMMENTAIRE

    On pourrait dire que cette conception de la connaissance et de son rapport productif à l'objet est trop unilatéral: le sens de l'expérience s'y opposerait. La connaissance pourrait bien, après tout, s'effectuer d'une telle manière spontanée; mais la valeur de l'expérience, à laquelle même GALILEE et COPERNIC ont dû se soumettre, n'en subsisterait pas moins. Or, bien que ce sens de l'expérience - dans la mesure où cette dernière est une source particulière de la connaissance - ne soit nullement congédié, il ne peut pourtant être pris en considération à cet endroit. Il s'agit, au contraire, de fonder ici le concept d'expérience sur la connaissance et de l'assimiler à cette connaissance; mais il ne s'agit pas de le rapporter à l'accumulation et au développement des connaissances dans lesquelles la signification de l'expérience est ordinairement comprise. C'est ce que signifient les propositions: "

    Préface de la 2è édition de la Critique de la Raison Pure de Kant 2

    PREFACE DE LA 2è EDITION 2

    TEXTE

    La Métaphysique, connaissance spéculative de la raison tout à fait isolée et qui s'élève complètement au-dessus des enseignements de l'expérience par de simples concepts (et non pas, comme la Mathématique, en appliquant ses concepts à l'intuition), et où, par conséquent, la raison doit être son propre élève, n'a pas encore eu jusqu'ici l'heureuse destinée de pouvoir s'engager dans la voie sûre d'une science; elle est cependant plus ancienne que toutes les autres et elle subsisterait quand bien même toutes les autres ensemble seraient englouties dans le gouffre d'une barbarie entièrement dévastatrice. Car la raison s'y trouve continuellement dans l'embarras, même quand elle veut apercevoir a priori des lois que l'expérience la plus vulgaire confirme ou, du moins, a la prétention de confirmer. En elle, il faut sans cesse rebrousser chemin, parce qu'on trouve que la route qu'on a suivie ne mène pas où l'on veut arriver. Quant à l'accord de ses partisans dans leurs assertions, elle en est tellement éloignée qu'elle semble être plutôt une arène tout particulièrement destinée à exercer les forces des lutteurs en des combats de parade et où jamais un champion n'a pu se rendre maître de la plus petite place et fonder sur sa victoire une possession durable. On ne peut pas hésiter à dire que sa méthode n'ait été jusqu'ici qu'un simple tâtonnement et, ce qu'il y a de plus fâcheux, un tâtonnement entre de simples concepts.

    Or, d'où vient qu'on n'a pas trouver encore ici la sûre voie de la science? Cela serait-il par hasard impossible? Pourquoi donc la nature a-t-elle mis dans notre raison cette tendance infatigable qui lui fait en rechercher la trace, comme si c'était un de ses intérêts les plus considérables? Bien plus, combien peu de motifs nous avons de nous fier à notre raison, si, non seulement elle nous abandonne dans un des sujets les plus importants de notre curiosité, mais si encore elle nous amorce par des illusions d'abord, pour nous tromper ensuite? Peut-être jusqu'ici ne s'est-on que trompé de route: quels indices pouvons-nous utiliser pour espérer qu'en renouvelant nos recherches nous serons plus heureux qu'on ne l'a été avant nous?

    Je devais penser que l'exemple de la Mathématique et de la Physique qui, par l'effet d'une révolution subite, sont devenues ce que nous les voyons, était assez remarquable pour faire réfléchir sur le caractère essentiel de ce changement de méthode qui leur a été si avantageux et pour porter à l'imiter ici - du moins à titre d'essai, - autant que le permet leur analogie, en tant que connaissances rationnelles, avec la métaphysique. Jusqu'ici on admettait que toute notre connaissance devait se régler sur les objets; mais, dans cette hypothèse, toues les efforts tentés pour établir sur eux quelque jugement a priori par concepts, ce qui aurait accru notre connaissance, n'aboutissaient à rien. Que l'on essaie donc enfin de voir si nous ne serons pas plus heureux dans les problèmes de la métaphysique en supposant que les objets doivent se régler sur notre connaissance, ce qui s'accorde déjà mieux avec la possibilité désirée d'une connaissance a priori de ces objets qui établisse quelque chose à leur égard avant qu'ils nous soient donnés. Il en est précisément ici comme de la première idée de COPERNIC; voyant qu'il ne pouvait pas réussir à expliquer les mouvements du ciel, en admettant que toute l'armée des étoiles évoluait autour du spectateur, il chercha s'il n'aurait pas plus de succès en faisant tourner l'observateur lui-même autour des astres immobiles. Or, en Métaphysique, on peut faire un pareil essai, pour ce qui est de l'intuition des objets. Si l'intuition devait se régler sur la nature des objets, je ne vois pas comment on en pourrait connaître quelque chose a priori; si l'objet, au contraire (en tant qu'objet des sens), se règle sur la nature de notre pouvoir d'intuition, je puis me représenter à merveille cette possibilité. Mais, comme je ne peux pas m'en tenir à ces intuitions, si elles doivent devenir des connaissances; et comme il faut que je les rapporte, en tant que représentations, à quelque chose qui en soit l'objet et que je le détermine par leur moyen, je puis admettre l'une de ces deux hypothèses: ou les concepts par lesquels j'opère cette détermination se règlent aussi sur l'objet, et alors je me trouve dans la même difficulté sur la question de savoir comment je peux en connaître quelque chose a priori, ou bien les objets, ou, ce qui revient au même, l'expérience dans laquelle seule ils sont connus (en tant qu'objets donnés) se règle sur ces concepts, - et je vois aussitôt un moyen plus facile de sortir d'embarras. En effet, l'expérience elle-même est un mode de connaissance qui exige le concours de l'entendement dont il me faut présupposer la règle en moi-même avant que les objets me soient donnés par conséquent a priori, et cette règle s'exprime en des concepts a priori sur lesquels ils doivent s'accorder. Pour ce qui regarde les objets en tant qu'ils sont simplement conçus par la raison - et cela, il est vrai, nécessairement - mais sans pouvoir (du moins tels que la raison les conçoit) être donnés dans l'expérience - toutes les tentatives de les penser (car il faut pourtant qu'on puisse les peser) doivent, par conséquent, fournir une excellente pierre de touche de ce que nous regardons comme un changement de méthode dans la façon de penser, c'est que nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes*.

    *Cette méthode empruntée aux physiciens consiste donc à rechercher les éléments de la raison pure dans ce qu'on peut confirmer ou rejeter au moyen de l'expérimentation. Or, il n'y a pas d'expérience possible (comme il y en a en physique) qui permette d'examiner quant à leurs objets les propositions de la raison pure, surtout lorsqu'elles se risquent en dehors des limites de toute expérience possible. On ne pourra donc faire cet examen que sur des concepts et des principes admis a priori, en les envisageant de telle sorte que ces mêmes objets puissent être considérés sous deux points de vue différents, d'une part comme objets des sens et de l'entendement dans l'expérience, et d'autre part comme objets que l'on ne fait que concevoir, c'est-à-dire comme des objets de la raison pure isolée et s'efforçant de s'élever au-dessus des limites de l'expérience. Or, s'il se trouve qu'en envisageant les choses sous ce double point de vue, on tombe d'accord avec le principe de la raison pure, et que, les considérant sous un seul point de vue, la raison tombe inévitablement en conflit avec elle-même alors l'expérimentation décide en faveur de l'exactitude de cette distinction.

    COMMENTAIRE

    Cette mise en évidence de la méthode la plus interne de la mathématique et de la physique, méthode que ces dernières ont portée au rang de science et dans sa voie historique, est déjà elle-même un apport de la métaphysique: elle est, comme nous l'avons déjà dit, la première partie de cette métaphysique. Cette texte commence au premier paragraphe, lorsque la Métaphysique est qualifiée de " connaissance spéculative de la raison tout à fait isolée". Il s'agit de supprimer cet isolement. La voie sûre de la science ne peut être "impossible" pour la Métaphysique; la "nature de notre raison" s'y oppose. Cette voie ne peut qu'avoir été "manquée" jusqu'ici. C'est l'absence de rattachement à l'indice du réel qu'est le donné sensible qui condamne la Métaphysique à l'incertitude sur son chemin. Ce qui empêche de laisser la connaissance se régler sur les objets, c'est que l'on veut une connaissance a priori, c'est-à-dire cette connaissance où la théorie est première, alors même qu'elle est à investir dans l'expérience, comme Kant l'indiquait en décrivant la révolution d la manière de penser en Physique.

    L' "exemple de la Mathématique et de la Physique" doit également conduire la Métaphysique à un changement de notre manière de penser. C'est ici qu'intervient la référence à COPERNIC.

    C'est la célèbre "révolution copernicienne". On remarquera qu'elle se fait, comme Kant l'observait au début du paragraphe, seulement selon l'analogie permise entre Mathématique et Physique d'une part et Métaphysique de l'autre. Le lien est le caractère de connaissance par raison pure; mais, matériellement prise, la révolution ici proposée est l'inverse de celle de COPERNIC (qui faisait tourner l'observateur autour de l'objet). L'unité des deux révolutions est la raison pure, et son initiative.

    COPERNIC laissa "des astres immobiles" au contraire de l'observateur qu'il faisait tourner. Cette rotation de l'observateur correspond à ce qui vient d'être désigné comme action d'introduire. Cette rotation n'est pas sans effet sur l'objet; ce dernier entre dans une relation avec cette rotation. Aussi l'objet n'est-il pas achevé et, comme on dit, "donné", dans la mesure où, au contraire, il ne peut être connu et découvert que par l'action d'introduire et d'introduire par la pensée. Cependant, cet exemple de la rotation pourrait avoir encore un plus grand pouvoir de conviction que celui de la construction, et que ceux qui sont donnés grâce aux "principes". Il est vrai que les étoiles semblent avoir encore plus le caractère d'objets que le triangle ou le plan incliné du mouvement de la chute des corps; ce n'est néanmoins que la rotation de l'observateur qui produit la connaissance des étoiles. C'est donc dans ce passage le "changement de méthode" trouve une formulation qui s'élève à une détermination complète: ou bien "toute notre connaissance devait se régler sur les objets", ou bien "les objets doivent se régler sur notre connaissance". Dans le premier cas, le concept d'a priori est caduc; "je ne vois pas comment on en pourrait connaître quelque chose a priori"; C'est que "Nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes". Si donc les objets doivent se régler sur les concepts, sur l'action d'introduire, sur la rotation du spectateur, sur la connaissance, c'est ainsi la corrélation immédiate entre l'objet et la connaissance qui apparaît. Il ne peut y avoir aucun objet qui soit donné en lui-même et par lui-même; c'est seulement la connaissance, constitutive de l'action d'introduire, qui produit l'objet.

    Préface de la 2è édition de la Critique de la Raison Pure de Kant

    Préface de la 2è édition - 1

    Texte

    La Mathématique et la Physique sont les deux connaissances théoriques qui doivent déterminer leurs objets a priori, la première d'une façon entièrement pure, la seconde au moins en partie, mais alors en tenant compte d'autres sources de connaissance que de celles de la raison.

    La Mathématique, depuis les temps les plus reculés où s'étende l'histoire de la raison humaine, est entrée, chez l'admirable peuple grec, dans la voie sûre d'une science. Mais il ne faut pas croire qu'il lui ait été plus facile qu'à la Logique, où la raison n'a affaire qu'à elle-même, de trouver ce chemin royal, ou plutôt de se le tracer à elle-même. Je crois plutôt que (principalement chez les Egyptiens) elle est restée longtemps à tâtonner et que ce changement définitif doit être attribué à une révolution qu'opéra l'heureuse idée d'un seul homme, dans une tentative à partir de laquelle la voie que l'on devait suivre ne pouvait plus rester cachée et par laquelle était ouverte et tracée, pour tous les temps et à des distances infinies, la sûre voie scientifique. L'histoire de cette révolution dans la méthode, qui fut plus importante que la découverte du chemin du fameux cap, et celle de l'heureux mortel qui l'accomplit, ne nous sont point parvenues. Cependant la tradition que nous rapporte DIOGENE LAERTE, qui nomme le prétendu inventeur des plus petits éléments des démonstrations géométriques, de ceux qui, de l'avis général, n'ont jamais besoin de démonstration, prouve que le souvenir de la révolution qui fut opérée par le premier pas fait dans cette voie récemment découverte, a dû paraître extraordinairement important aux mathématiciens et est devenu par là même inoubliable. Le premier qui démontra le triangle isocèle (qu'il s'appelât THALES ou comme l'on voudra) eut une révélation; car il trouva qu'il ne devait pas suivre pas à pas ce qu'il voyait dans la figure, ni s'attacher au simple concept de cette figure comme si cela devait lui en apprendre les propriétés, mais qu'il lui fallait réaliser (ou construire) cette figure, au moyen de ce qu'il y pensait et s'y représentait lui-même a priori par concepts (c'est-à-dire par construction), et que, pour savoir sûrement quoi que ce soit a priori, il ne devait attribuer aux choses que ce qui résulterait nécessairement de ce que lui-même y avait mis, conformément à son concept.

    La Physique arriva bien plus lentement à trouver la grande voie de la science; il n'y a guère plus d'un siècle et demi en effet que l'essai magistral de l'ingénieux BARON DE VERULAM en partie provoqua et en partie, car on était déjà sur sa trace, ne fit que stimuler cette découverte qui, comme la précédente, ne peut s'expliquer que par une révolution subite dans la manière de penser. Je ne veux considérer ici la Physique qu'en tant qu'elle est fondée sur des principes empiriques.

    Quand GALILEE fit rouler ses sphères sur un plan incliné avec un degré d'accélération dû à la pesanteur déterminé selon sa volonté, quand TORRICELLI fit supporter à l'air un poids qu'il savait lui-même d'avance être égal à celui d'une colonne d'eau à lui connue, ou quand plus tard, STAHL transforma les métaux en chaux et la chaux en métal, en leur ôtant ou en lui restituant quelque chose, ce fut une révélation lumineuse pour tous les physiciens. Ils comprirent que la raison ne voit que ce qu'elle produit elle-même d'après ses propres plans et qu'elle doit prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, suivant des lois immuables, qu'elle doit obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle; car autrement, faites a hasard et sans aucun plan tracé d'avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. Il faut donc que la raison se présente à la nature tenant, d'une main, ses principes qui seuls peuvent donner aux phénomènes concordant entre eux l'autorité de lois, et de l'autre, l'expérimentation qu'elle a imaginée d'après ces principes, pour être instruite par elle, il est vrai, mais, au contraire, comme un juge en fonctions qui force les témoins à répondre aux questions qu'il leur pose. La Physique est donc ainsi redevable de la révolution si profitable opérée dans sa méthode uniquement à cette idée qu'elle doit chercher dans la nature - et non pas faussement imaginer en elle- conformément à ce que la raison y transporte elle-même, ce qu'il faut qu'elle apprenne et dont elle ne pourrait rien connaître par elle-même. C'est par là seulement que la Physique a trouvé tout d'abord la sûre voie d'une science, alors que depuis tant de siècles elle en était restée à de simples tâtonnements.

    Commentaire:

    C'est sur le motif de la "voie sûre d'une science" qu'est orienté le concept de métaphysique, laquelle contient une "première" et une "seconde" partie. La première partie traite de la "nature comme ensemble des objets de l'expérience". Elle prend par conséquent pour référence "la Mathématique et la Physique". Celles-ci constituent "ce qu'on appelle proprement et objectivement sciences". Leur contenu forme la teneur de la connaissance; le concept de connaissance doit être dérivé du concept de science que réalisent la Mathématique et la Physique.

    La Préface développe dès lors ce concept de science à partir de sa méthode et à partir de son histoire, avec la clarté lumineuse d'une vision d'ensemble que le livre lui-même n'a pas atteint. Kant renvoie à ce qui distingue le "peuple admirable des Grecs" des Egyptiens: ne "révolution dans la manière de penser" a conduit à "la voie sûre d'une science". L'histoire de la Mathématique a pu connaître une révolution parce que, au contraire de la logique formelle, elle couple sensible et intelligible. La révolution se fait en se rendant compte qu'il faut du second et non du premier, ainsi qu'il en va dans le cas des "éléments" posés comme n'ayant pas à être prouvés, ou dans la construction où se pense le triangle isocèle.

    En effet, le "premier qui démontra le triangle isocèle eut une révélation": ce n'est pas "ce qu'il voyait dans la figure", mais "il lui fallait réaliser (ou construire) cette figure, au moyen de ce qu'il y pensait et s'y représentait lui-même a priori par concepts". C'est cela qui a produit la science. Par l'action d'introduire, d'introduire par la pensée et de présenter par une construction, c'est le concept méthodologique fondamental d'a priori qui est décrit. Ce concept est déterminé et éclairci avec précision par des exemples classiques empruntés à l'histoire de la Physique. C'est l'expérimentation de Galilée(1564-1642) qui met les boules sur "un plan incliné avec un degré d'accélération dû à la pesanteur qu'il choisit lui-même", ce sont Torricelli(1608-1647), physicien et mathématicien italien disciple de Galilée et Georg Ernst Stah(1660-1734), médecin et chimiste allemand, auteur du système de l'animisme et de la théorie du phlogistique: "la lumière a ainsi frappé tous les physiciens. Ils saisirent que la raison n'aperçoit que ce qu'elle produit elle-même d'après son projet." "La raison doit se présenter à la nature avec ses principes (…) dans une main, et avec l'expérimentation (…) dans l'autre. Ainsi l'expérience qui ouvre la science moderne est une théorie investie dans un dispositif opératoire. La priorité de la théorie n'exclut en aucune façon la nécessité pour le physicien d'apprendre de la nature. En citant Galilée, Toricelli et Stahl, Kant retient ceux que l'on peut placer au point où se produit d'abord la révolution dans la manière de penser.

    Préface e la 2è édition de la critique de la Raison Pure de Kant

    Préface de la 2è édition

    Texte

    Si, dans le travail que l'on fait sur des connaissances qui sont du domaine propre de la raison, on suit ou non la voie sûre d'une science, c'est ce qu'on peut juger bientôt d'après le résultat. Quand, après avoir fait beaucoup de dispositions et de préparatifs, aussitôt qu'on arrive au but, on tombe dans l'embarras, ou que, pour l'atteindre, on doit, plusieurs fois, retourner en arrière et prendre une autre route; quand, de même, il n'est pas possible de mettre d'accord les divers collaborateurs sur la manière dont il faut poursuivre le but commun, alors on peut toujours être convaincu qu'une telle attitude est encore bien loin d'avoir suivi la marche sûre d'une science et qu'elle est un simple tâtonnement; et c'est déjà un mérite pour la raison de découvrir, autant qu'elle peut, ce chemin, dût-elle-même renoncer, comme à des choses vaines, à plusieurs vues qui étaient contenues dans le but primitif qu'on s'était proposé sans réflexion.

    Que la Logique ait suivi ce chemin déjà depuis les temps les plus anciens, le fait que, depuis Aristote, elle n'a pas été obligée de faire aucun pas en arrière, suffit à le montrer: je suppose en effet que l'on ne voudra pas lui compter pour des améliorations la mise au rancart de quelques subtilités superflues ou une détermination plus claire de son exposé, choses qui touchent plutôt à l'élégance qu'à la certitude de la science. Ce qu'il faut encore admirer en elle, c'est que, jusqu'à présent, elle n'a pu faire, non plus, aucun pas en avant et que, par conséquent, selon toute apparence, elle semble close et achevée. En effet, si quelques modernes ont cru l'étendre en y ajoutant des chapitres soit de Psychologie, sur les diverses facultés de la connaissance (l'imagination, l'esprit), soit de Métaphysique, sur l'origine de la connaissance ou sur les diverses espèces de certitude suivant la diversité des objets (sur l'Idéalisme, le Scepticisme, etc.), soit d'Anthropologie, sur les préjugés (leurs causes et leurs remèdes), cela prouve leur méconnaissance de la nature propre de la science. On n'étend pas, mais on défigure les sciences, quand on en fait se pénétrer les limites; or, les limites de la logique sont rigoureusement déterminées par cela seul qu'elle est une science qui expose dans le détail et prouve de manière stricte, uniquement les règles formelles de toute pensée (que cette pensée soit a priori ou empirique, qu'elle ait telle ou telle origine ou tel ou tel objet, qu'elle trouve dans notre esprit des obstacles accidentels ou naturels).

    Si la Logique a si bien réussi, elle ne doit cet avantage qu'à sa limitation qui l'autorise et même l'oblige à faire abstraction de tous les objets de la connaissance et de toutes leurs différences, par suite de quoi l'entendement n'a à s'y occuper absolument que de lui-même et de sa forme. Il devait être naturellement plus difficile pour la raison d'entrer dans la voie sûre d'une science, quand elle n'a plus affaire simplement à elle-même, mais aussi à des objets; c'est pourquoi la logique même, en tant que propédeutique, ne constitue, pour ainsi dire, que le vestibule des sciences, et quand il est question des connaissances, on suppose, il est vrai, une logique pour les apprécier, mais l'acquisition de ces connaissances est à chercher dans les sciences proprement et objectivement appelées de ce nom.

    En tant qu'il doit y avoir de la raison dans les sciences, il faut qu'on y connaissance quelque chose a priori, et la connaissance de la raison peut se rapporter à son objet de deux manières, soit simplement pour déterminer cet objet et son concept (qui doit être donné d'autre part), soit aussi pour le réaliser. L'une est la connaissance théorique et l'autre la connaissance pratique de la raison. Il faut que la partie pure de chacune, si étendu ou si restreint que puisse être son contenu, à savoir, celle dans laquelle la raison détermine son objet entièrement a priori, soit exposée tout d'abord seule et sans aucun mélange de ce qui vient d'autres sources; car c'est de la mauvaise économie que de dépenser aveuglément toutes ses rentrées, sans pouvoir distinguer plus tard, quand les revenus viennent à manquer, quelle partie de ces revenus peut supporter la dépense et sur quelle partie il faut la restreindre.

    Commentaire:

    La Préface de la seconde édition est accordée sur un tout autre ton. Dans la première Préface, l'auteur s'exprimait comme auteur; il redevient ici son lecteur. C'est pourquoi la seconde Préface a un contenu philosophique propre et réalise un grand progrès méthodologique. Car il a fallu que l'auteur lui-même se transformât pour pouvoir devenir le lecteur de son œuvre. Cette Préface est la préface idéale. Elle est sans doute analogue à la dédicace du Faust (Voir GOETHE, Théâtre complet, édition établie par P. Grappin, avec la collaboration de E. Henkel, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 1125) GOETHE ajoute la dédicace à l'instigation de Schiller, pour le reprise de Faust en 1797, voire à l'importante comparaison de l'aurore qui se trouve au début de la seconde partie. De même que, chez Goethe, la "vie" repose "sur le reflet coloré" (Ibid. p. 1250), c'est ici la teneur - ainsi qu'en elle le destin de la métaphysique - qui est fondée sur la méthode et sur l'analogie avec la méthode de la mathématique et de la physique. La "voie sûre d'une science" est le motif fondamental de cette Préface. La "voie sûre d'une science" est une expression caractéristique de cette deuxième Préface. C'est, selon l'étymologie, la "méthode" qui intéresse Kant. Il faut seulement observer que ce n'est pas la considération abstraite de la méthode qui importe ici, mais celle de la méthode en œuvre; c'est l'opération de la science qi intéresse la critique. C'est tout l'objet du 1er paragraphe.

    Le second paragraphe fait l'éloge de la logique. Cet éloge de la logique, en son achèvement, tient tout dans le caractère formel que lui attribue Kant. La parenthèse qui indique ce que néglige cette considération formelle correspond aux trois chapitres que Kant juge indûment introduits dans la logique, psychologie, métaphysique, anthropologie. Parmi les "modernes", il faut sûrement placer Crusius, et sa logique de 1747, en réaction contre la logique wolfienne, centrée sur la démonstration. Contrairement à ce qu'on écrit assez souvent, Kant ne méconnaît pas par là les "pas en avant" que les formalistes ont fait faire à la logique. Un formaliste n'est pas à confondre avec ce que Kant appelle ici "logique formelle". C'est dans la notion de système qu'il faut chercher chez Kant un homologue de ce qui deviendra un "formalisme". Et cela vaut tout spécialement du "Système de tous les principes de l'entendement pur".

    Le troisième paragraphe attribue le bonheur de la logique à sa délimitation qui l'autorise et l'oblige à faire abstraction de tous les objets de la connaissance et de leur différence. La logique devient alors une propédeutique, le vestibule de toutes les sciences. La notion de science chez Kant ne se définit pas seulement par la rectitude de la démarche de la raison. Il y faut une confrontation avec le réel, qui assigne la "raison pure" à quelque "donné", et qui convienne aussi à l'ordre pratique, aux "faits".

    Dans le dernier paragraphe Kant parle par métaphore de l'économie. Pour lui, une mauvaise économie fait dépenser aveuglément son revenu. Il faut connaître ses ressources, pour ne pas se lancer dans des entreprises auxquelles on ne saurait faire face. Cette métaphore économique est dans la ligne de "l'inventaire" proposé dans la première préface. La métaphysique est toujours en cause ici. Elle doit connaître ses ressources dont elle dispose avant de s'engager dans n'importe quelle construction(chantier) de la connaissance. Il ne faut pas qu'elle se lance dans une entreprise et qu'elle soit obligée d'arrêter par manque de ressources. C'est sur ce motif de la voie sûre d'une science qu'est orienté le concept de métaphysique.

    Préface de la 1ère Edition de la Critique de la Raison Pure de Kant suite 2

    PREFACE 1ère EDITION Suite 2

    TEXTE

    Pour ce qui est enfin de la clarté, le lecteur a le droit d'exiger d'abord la clarté discursive (logique) QUI RESULTE DES CONCEPTS, et ensuite aussi la clarté intuitive (esthétique) UI RESULTE DES INTUITIONS, c'est-à-dire des exemples ou autres éclaircissements in concreto. J'ai donné assez de soins à la première à la première: cela concernerait l'essence de mon projet, mais ce fut aussi la cause accidentelle qui m'empêcha de m'occuper suffisamment de l'autre, justement requise elle aussi, sans l'être cependant d'une manière aussi stricte. Je suis resté presque constamment indécis, dans le cours de mon travail, sur la manière dont je devais m'y prendre à cet égard. Des exemples et des explications me paraissaient toujours nécessaires et par suite se glissaient, de fait, dans la première esquisse, aux places qui leur revenaient. Mais je vis bientôt la grandeur de mon entreprise et la foule des objets dont j'aurais à m'occuper, et remarquant qu'à eux seuls et exposés sous une forme sèche e purement scolastique, ces objets donneraient une suffisante étendue à mon ouvrage, je ne trouvai pas convenable de le grossir encore davantage par des exemples e des explications qui ne sont pas nécessaires qu'au point de vue populaire; d'autant plus que ce travail ne pouvait en aucune façon être mis à la portée du public ordinaire et que les vrais connaisseurs en matière de science n'ont pas tant besoin qu'on leur en facilite la lecture. Sans dote c'est toujours une chose agréable, mais ici cela pourrait nous détourner quelque peu de notre but. L'Abbé TERRASSON dit bien que si l'on estime la longueur d'un livre non d'après le nombre de pages, ais d'après le temps nécessaire à le comprendre, on peut dire de beaucoup de livres qu'ils seraient beaucoup plus courts s'ils n'étaient pas si courts. Mais, d'un autre côté, lorsqu'on se donne pour but de saisir un vaste ensemble de la connaissance spéculative, un ensemble très étendu, mais qui se rattache à un principe unique, on pourrait dire, avec tout autant de raison, que bien des livres auraient été beaucoup plus clairs s'ils n'avaient pas voulu être si clairs. Car si ce qu'on ajoute pour être clair est utile dans les détails, cela empêche très souvent de voir l'ensemble, en ne permettant pas au lecteur d'arriver assez vite à embrasser d'un coup d'œil cet ensemble; toutes les brillantes couleurs qu'on emploie cachent en même temps et rendent méconnaissables les articulations et la structure du système qu'il importe pourtant au premier chef de connaître, pour en pouvoir apprécier l'unité et la solidité.

    Il me semble que le lecteur peut trouver un plaisir qui n'est pas sans attraits à joindre ses efforts à ceux de l'auteur, lorsqu'il a en perspective d'exécuter entièrement et cependant d'une manière durable, selon l'esquisse qu'on lui a soumise, un si grand et important ouvrage. Or, la métaphysique, suivant les idées que nous en donnerons ici, est la seule de toutes les sciences qui puisse se promettre, - et cela dans un temps très court et avec assez peu d'efforts, pourvu qu'on y tâche en commun, - une exécution si complète qu'il ne reste plus à la postérité qu'à disposer le tout d'une manière didactique, suivant ses propres vues, sans, pour cela, pouvoir en augmenter le moins du monde le contenu. Elle n'est, en effet, que l'inventaire, systématiquement ordonné, de tout ce que nous possédons par la raison pure. Rien ne peut ici nous échapper, puisque ce que la raison tire entièrement d'elle-même ne peut lui demeurer caché, mais est au contraire mis en lumière par la raison elle-même, aussitôt qu'on en a seulement découvert le principe commun. L'unité parfaite de cette espèce de connaissances, qui dérivent de simples concepts purs, sans que rien d'expérimental, pas même une intuition particulière propre à conduire à une expérience déterminée, puisse avoir sur elles quelque influence pour les étendre ou les augmenter, cette parfaite unité rend cette intégralité absolue non seulement possible, mais aussi nécessaire. "Reste en toi-même, et tu connaîtras combien est simple pour toi l'inventaire" (Perse, Satires, 4,52)

    J'espère présenter moi-même un tel système de la raison pure (spéculative) sous le titre de Métaphysique de la nature, et ce système, qui n'aura pas la moitié de l'étendue de la Critique actuelle, contiendra cependant une matière incomparablement plus riche. Mais cette Critique devait tout d'abord exposer les sources et les conditions de la possibilité de cette métaphysique et il lui était nécessaire de déblayer et d'aplanir un sol encore entièrement en friches. J'attends, ici, de mon lecteur la patience et l'impartialité d'un juge, mais là, je compte sur la bonne volonté et le concours d'un auxiliaire; car, si complète qu'ait été, dans la Critique, l'exposition de tous les principes qui servent de base au système, le développement de ce système exige cependant qu'on possède aussi tous les concepts dérivés, qu'il est impossible de dénombrer a priori et qu'il faut chercher n à un; et comme toute la Synthèse des concepts aura été épuisée dans la Critique, il est pareillement requis qu'il en soit de même ici, par rapport à l'Analyse: tout cela est facile, c'est plus un amusement qu'un travail.

    Il ne me reste plus qu'à faire une remarque relative à l'impression. Par suite d'un retard apporté au commencement de cette impression, je n'ai pu revoir que la moitié des épreuves environ: j'y trouve quelques fautes d'impression, mais qui ne changent pas le sens, excepté celle de la page 379, lige 4 à partir du bas, où il faut lire specifisch au lieu skeptisch. L'antinomie de la raison pure, de la page 425 à la page 461, est disposée sous forme de tableau, de sorte que tout ce qui appartient à la thèse est toujours à gauche et ce qui appartient à l'antithèse toujours à droite; j'ai adopté cette disposition pour qu'il fût possible de comparer plus facilement l'une à l'autre la thèse et l'antithèse.

    COMMENTAIRE:

    Après s'être exprimé en tant qu'auteur, Kant ici s'adresse au lecteur, à ce qu'il doit exiger: la clarté discursive d'abord, mais aussi la clarté intuitive. La clarté a pour but la vision d'ensemble et la structure du système. Il faut porter la métaphysique à son achèvement. En sorte qu'il ne restera rien à faire à la postérité. Kant définit ici clairement la métaphysique comme la seule de toutes les sciences qui puisse se promettre en peu de temps et avec seulement très peu d'efforts, pourvu qu'on les unisse, un achèvement tel qu'il ne reste à la postérité qu'à disposer le tout de façon didactique suivant ses visées, sans pouvoir le moins du monde pour cela augmenter le contenu. Elle est aussi l'inventaire de toutes nos possessions par raison pure, systématiquement ordonné. Inventaire reprend le caractère complet promis à la métaphysique. L'ordre systématique est celui qui s'établit à partir des principes. Un tel système est espéré en tant que métaphysique de la nature. C'est ce qui est clairement énoncé ici. Cette Métaphysique de la nature est distincte de la Critique. On peut considérer les Principes métaphysiques de la science de la nature (1786), comme relevant de ce projet: la science de la nature suppose une métaphysique de la nature, qui a une partie transcendantale, où l'objet est indéterminé, et une métaphysique de la nature corporelle (distinguée de la nature pensante), qui est proprement l'ouvrage de 1786. Mais ce texte pose aussi la question du statut de la Critique, présentée ici comme donnant les principes pour le système, ce qui ne s'accorde pas immédiatement avec la visée précédemment annoncée, celle des limites à établir pour le pouvoir de la raison. On retrouvera ces questions dans la Préface de la deuxième édition et dans le chapitre III de la Méthodologie transcendantale.

    Préface de la Première Edition de la Critique de la Raison Pure de Kant

    PREFACE DE LA 1ère EDITION (SUITE1)

    TEXTE

    Je suis donc entré dans cette voie, la seule qui restait à suivre, et je me flatte d'être arrivé à la suppression de toutes les erreurs qui, jusqu'ici, avaient divisé la raison avec elle-même avec son usage en dehors de l'expérience. Je n'ai pas évité ses questions en donnant pour excuse l'impuissance de la raison humaine; je les ai au contraire complètement spécifiées suivant des principes, et, après avoir découvert le point précis du malentendu de la raison avec elle-même, je les ai résolues à sa complète satisfaction. A la vérité, je n'ai pas donné à ces questions la réponse que pouvait attendre la délirante passion de savoir du dogmatisme, car il est impossible de le satisfaire autrement que par des tours de magie auxquels je n'entends rien. Aussi bien n'était-ce pas là l'objet de la destination naturelle de notre raison; le devoir de la philosophie était de dissiper l'illusion provenant d'un malentendu, au risque même de réduire à néant une illusion si fort prisée et si choyée. Dans cette affaire, ma grande préoccupation, a été d'entrer dans le détail, et j'ose dire qu'il ne saurait y avoir un seul problème de métaphysique qui ne soit ici résolu, ou du moins, dont la solution ne trouve ici sa clef. En fait, la raison pure offre une si parfaite unité que, si son principe était insuffisant à résoudre ne serait-ce qu'une seule de toutes les questions qui lui sont proposées par sa propre nature, on ne pourrait que le rejeter, parce qu'alors on ne saurait l'appliquer à une autre avec une parfaite confiante.

    En parlant ainsi, je crois apercevoir sur les traits du lecteur un air d'indignation mêlée de mépris que provoquent des prétentions en apparence si présomptueuses et si peu modestes; et cependant elles sont, sans comparaison, plus modérées que celles de tous ces auteurs des programmes les plus communs qui se flattent, par exemple, de démontrer la nature simple de l'âme ou la nécessité d'un premier commencement du monde. Car ceux-ci se portent forts d'étendre la connaissance humaine au-delà de toutes les limites de l'expérience possible, ce qui, je l'avoue humblement, dépasse entièrement mon pouvoir; au lieu de cela, je m'occupe uniquement de la raison et de sa pensée pure, et je n'ai pas besoin de chercher loin autour de moi pour en avoir une connaissance explicite, puisque je la trouve en moi-même et que la logique ordinaire me montre déjà par son exemple qu'on peut dénombrer, d'une façon complète et systématique, tous les actes simples de la raison. Toute la question que je soulève ici est simplement de savoir jusqu'à quel point je puis espérer arriver à quelque chose avec la raison, si me sont enlevés toute matière et tout concours venant de l'expérience.

    Mais j'ai assez parlé de la perfection à atteindre dans chacune des fins et de l'étendue à donner à la recherche de l'ensemble de toutes les fins que nous propose non pas un dessein arbitraire, mais la nature même de notre raison, en un mot de la matière de notre entreprise critique.

    Il y a encore deux choses qui se rapportent à sa forme, la certitude et la clarté, et que l'on doit considérer comme des qualités essentielles que l'on doit considérer comme des qualités essentielles que l'on est bien fondé à exiger d'un auteur qui s'attaque à une entreprise si délicate.

    Or pour ce qui est de la certitude, je me suis imposé cette loi que, dans cet ordre de considérations, il n'est aucunement permis d'émettre des opinions et que tout ce qui en cela ressemble seulement à une hypothèse est une marchandise prohibée qu'on ne doit pas vendre même à un vil prix, mais qu'il faut confisquer, dès qu'on la découvre. En effet, toute connaissance qui a un fondement a priori s'annonce par ce caractère qu'elle veut être tenue d'avance pour absolument nécessaire; à plus forte raison en sera-t-il ainsi d'une détermination de toutes les connaissances pures a priori, détermination qui doit être l'unité de mesure et par suite même l'exemple de toute certitude (philosophique) apodictique. Ai-je tenu sur ce point ce à quoi je m'étais engagé? C'est ce qui demeure entièrement soumis au jugement du lecteur, car il ne convient à l'auteur que de présenter des raisons, et non de décider de leur effet sur ces pages. Mais pour que rien ne puisse innocemment venir affaiblir la cause plaidée, il doit bien lui être permis de signaler lui-même les endroits qui pourraient donner lieu à quelque méfiance, quoiqu'ils ne se rapportent qu'à un but secondaire, et cela afin de prévenir l'influence que le plus léger scrupule du lecteur pourrait avoir plus tard sur son jugement par rapport au but principal.

    Je ne connais pas de recherches plus importantes pour l'étude approfondie du pouvoir que nous appelons entendement et pour la détermination des règles et des limites de son usage que celles que j'ai placées dans le deuxième chapitre de l'Analytique transcendantale sous le titre de Déduction des concepts intellectuels purs; ce sont aussi celles qui m'ont le plus coûté, mais comme je l'espère, ce n'est point peine perdue. Cette étude, qui est poussée un peu profondément, a deux parties. L'une se rapporte aux objets de l'entendement pur, et doit présenter et faire comprendre la valeur objective de ses concepts a priori; elle rentre donc par là même essentiellement dans mon objet. L'autre se rapporte à l'entendement pur en lui-même, au point de vue de sa possibilité et des facultés de connaissance sur lesquelles il repose; elle l'étudie, par conséquent, au point de vue subjectif; or, cette discussion, quoique d'une très grande importance pour mon but principal, ne lui est cependant pas essentielle, parce que la question capitale reste toujours de savoir: Que peuvent et jusqu'où peuvent connaître l'entendement et la raison, indépendamment de l'expérience? Et non: Comment est possible le pouvoir de penser lui-même? Cette dernière question étant également la recherche de la cause d'un effet donné et renfermant, en tant que telle, quelque chose de semblable à une hypothèse (quoique, en fait, il n'en soit pas ainsi, comme je le montrerai dans une autre occasion), il me semble que ce soit ici le cas de me permettre telle ou telle opinion et de laisser le lecteur libre d'en avoir une autre. Ceci me fait un devoir de prier le lecteur de se rappeler que dans le cas où ma déduction subjective n'aurait pas opéré en lui l'entière persuasion que j'en attends, la déduction objective, qui est surtout le but de mes recherches, garde toute sa force, que suffirait en tout cas à lui conserver ce que je dis, pages 92 et 93.

    COMMENTAIRE

    C'est avec une conscience historique que Kant parle de la Critique de la Raison Pure, de la "suppression de toutes les erreurs", de la spécification complète d'après des principes, de la présentation détaillée de la résolution des problèmes métaphysiques ou de la clé de leur résolution - cela non, certes, par des arts magiques, comme c'est le cas dans le programme de la nature simple de l'âme ou celui d'un premier commencement du monde. Kant progresse ici en ce qui touche le caractère systématique de la critique. Il y a système, parce que l'on peut saisir l'objet complet de la recherche, la raison pure, et en proposer une division, pour laquelle la logique ordinaire fournit un modèle. La différence d'avec celle-ci tient en ce que la critique cherche la limite du pouvoir de la raison, ce qui décide de la possibilité de la métaphysique. Plus loin, la certitude et la clarté sont également déterminées. Une hypothèse serait ici une marchandise interdite. Kant détermine la déduction des concepts purs de l'entendement, dont il souligne l'importance d'un point de vue historique. Cette détermination doit être l'exemple de toute certitude philosophique. Philosophique semble devoir être entendu comme synonyme d'apodictique, et conserve l'acceptation que le terme avait au XVIIè siècle, où il équivalait à scientifique. Kant distingue la déduction objective, de la déduction subjective. Il renvoie au Passage à la déduction transcendantale des catégories: "Or, ces concepts qui contiennent a priori la pensée pure dans chaque expérience, nous les trouvons dans les catégories, et c'est une déduction suffisante et en justifier la valeur objective, que de pouvoir prouver qu'un objet ne peut être pensé que par leur moyen. Mais comme dans une telle pensée, il y a à l'œuvre quelque chose de plus que l'unique faculté de penser, l'entendement, et que l'entendement lui-même, comme faculté de connaissance, qui doit se rapporter à des objets, a besoin également d'un éclaircissement touchant la possibilité de ce rapport, nous devons examiner d'abord, non pas dans leur nature empirique, mais dans leur nature transcendantale, les sources subjectives qui constituent l'assise a priori de la possibilité de l'expérience" Appendice (Variante de A) Ici la préférence donnée à la déduction objective sur la déduction subjective vise plus à éviter des malentendus qu'à disqualifier cette dernière. Kant indique que sa problématique propre est celle de la constitution de l'objet, qui requiert l'articulation du concept et du sensible. L'appel fait aux facultés est à entendre dans cette perspective, et non comme une explication causale de l'activité de l'esprit. Cette dernière ne serait pas essentielle.

    TD DE LA THEORIE DE LA CONNAISSANCE CHEZ KANT

    TRAVAUX DIRIGES DE LA THEORIE DE LA CONNAISSANCE D'EMMANUEL KANT

    Dr AKE Patrice Jean

    Assistant à l'UFR-SHS de l'Université de Cocody

    Et à l'UCAO-UUA

    1. Rappels sur le COMMENTAIRE DE TEXTE PHILOSOPHIQUE

    L'UV 312 portant sur la théorie de la connaissance dans la Critique de la Raison Pure de Kant consistera en un exercice de commentaire de texte philosophique du dit ouvrage. Il y a lieu donc, avant de nous atteler à commenter l'ouvrage dans ses grandes lignes, de vous rappeler ce qu'est un commentaire de textes philosophiques.

    Jacqueline RUSS a définit le commentaire de texte philosophique dans son ouvrage sur Les Méthodes en philosophie. Pour elle, "le commentaire consiste à mettre au jour la problématique et le problème constitutifs d'un texte (lesquels supposent, bien entendu, la compréhension du thème et de la thèse de l'auteur)." (p.152). Il s'agit, de son point de vue, "de clarifier le problème contenu dans le texte en pénétrant le thème et la thèse, puis de dégager l'organisation conceptuelle et, enfin, de procéder, éventuellement, à une étude réflexive sur les lignes proposées" (p. 152). Cette partie de la réflexion, sans être exigée, apparaît, néanmoins, souhaitable. La conclusion opère un rapide bilan.

    Dans l'ouvrage collectif de Philippe Choulet, Dominique Folschieid et Jean-Jacques Wunenburger, portant sur la Méthodologie Philosophique (Paris, PUF1992), nous auteurs nous apprennent que dans le commentaire, il s'agit "d'entamer un dialogue avec (Kant), afin de donner au texte que l'on considère sa fonction au sein de la (Critique de la raison pure) d'où il est extrait, et d'apprécier son rôle dans la pensée philosophique de Kant. (p.47)

    Il est normal qu'un tel dispositif débouche sur une discussion plus large, dans laquelle la réflexion personnelle du commentateur que vous êtes, et la pensée d'autres auteurs ont un rôle à jouer, parfois très important. A l'horizon du commentaire, qui est aussi celui de la philosophie tout court, même si ce n'est qu'une aspiration impossible, ou une simple idée régulatrice, il s'agit de s'interroger sur ce que Kant a dit de vrai. Dans ces conditions le commentaire apparaît comme un exercice vaste et ambitieux. Cependant, il possède aussi ses limites, car il s'inscrit prioritairement dans le contexte de l'histoire de la philosophie. C'est pourquoi il apparaît généralement comme un exercice bien balisé, circonscrit à l'intérieur d'un programme fixé d'avance, à titre de sanction d'un travail conduit tout au long d'une année de préparation. Le commentaire suppose donc des connaissances précises, lentement acquises et bien assimilées. Il suppose également un travail assidu sur le texte de la Critique de la Raison Pure de Kant.

    Pour nous résumer disons que: 1) le commentaire interroge son auteur; 2) le commentaire part du texte et ne s'y arrête pas; 3) le commentaire n'ignore pas l'histoire de la philosophie; au contraire, il en fait sa condition. 4) le commentaire oscille entre deux pôles: l'érudition et la spéculation.

    Le rôle considérable que jouent l'histoire de la philosophie et les programmes dans le commentaire de texte, limite étroitement l'ampleur et l'importance des considérations purement méthodologiques sur ce thème. Il tombe sous le sens, en effet, que le substrat du commentaire relève de l'apprentissage philosophique proprement dit, ce qui renvoie aux cours suivis par l'étudiant et au travail personnel qu'il accomplit. Il n'y a pas, à proprement parler, de méthodologie des contenus philosophiques. En ce qui concerne les cours, c'est affaire de pédagogie. En ce ui concerne les cours, c'est affaire de pédagogie. En ce qui concerne le travail personnel, c'est affaire d'organisation. Il s'agit donc essentiellement de mettre en œuvre sa culture philosophique. Le commentaire va donc sanctionner le niveau philosophique d'un étudiant singulier, qui aura suivi tel cours, effectué telles lectures, et plus ou moins bien digéré le tout. Je voudrais simplement à ce niveau vous donner un certain nombre d'indications pratiques:

    Il faut d'abord lire le texte, en numérotant les lignes. Ensuite Identifier le thème, la thèse, les enjeux, les moments, les articulations et les notions.

    1 LA PREFACE DE LA PREMIERE EDITION

    Texte

    "La raison humaine a cette destinée singulière, dans un genre de ses connaissances, d'être accablée de questions qu'elle ne saurait éviter, car elles lui sont imposées par sa nature même, mais auxquelles elle ne peut répondre, parce qu'elles dépassent totalement le pouvoir de la raison humaine.

    Ce n'est pas sa faute si elle tombe dans cet embarras. Elle part de principes dont l'usage est inévitable dans le cours de l'expérience et en même temps suffisamment garanti par cette expérience. Aidée par eux, elle monte toujours plus haut (comme du reste le comporte sa nature), vers des conditions plus éloignées. Mais s'apercevant que, de cette manière, son œuvre doit toujours rester inachevée, puisque les questions n'ont jamais de fin, elle se voit dans la nécessité d'avoir recours à des principes qui dépassent tout usage possible dans l'expérience et paraissent néanmoins si dignes de confiance qu'ils sont même d'accord avec le sens commun. De ce fait, elle se précipite dans une telle obscurité et dans de telles contradictions qu'elle peut en conclure qu'elle doit quelque part s'être appuyée sur des erreurs cachées, sans toutefois pouvoir les découvrir, parce que les principes dont elle se sert, dépassant les limites de toute expérience, ne reconnaissent plus aucune pierre de touche de l'expérience. Le terrain où se livrent ces combats sans fin se nomme la Métaphysique.

    Il fut un temps où cette dernière était appelée la reine de toutes les sciences, et si on prend l'intention pour le fait, elle méritait parfaitement ce titre d'honneur, à cause de l'importance capitale de son objet. Maintenant, dans notre siècle, c'est une mode bien portée que de lui témoigner tout son mépris, et la noble dame, repoussée et délaissée, se lamente comme Hécube: "Il y a peu la plus grande de toutes, puissante par tant de gendres et de fils…, voici que maintenant je suis exilée, dépouillée." (Ovide, Métamorphoses).

    Au début, sous le règne des dogmatiques, son pouvoir était despotique. Mais, comme sa législation portait encore l'empreinte de l'antique barbarie, cette métaphysique tomba peu à peu, par suite de guerres intestines, dans une complète anarchie, et les sceptiques, espèces de nomades qui ont horreur de s'établir définitivement sur une terre, rompaient de temps en temps le lien social. Pourtant, comme ils n'étaient - par bonheur - qu'un petit nombre, ils ne purent pas empêcher leurs adversaires de s'essayer toujours de nouveau, mais du reste sans aucun plan entre eux concerté d'avance, à rétablir ce lien brisé. Dans les temps modernes, il est vrai, il sembla un moment qu'une certaine physiologie de l'entendement humain (celle du célèbre LOCKE) dût mettre fin à ces querelles et décider entièrement de la légitimité de ces prétentions. Mais bien que la naissance de cette prétendue reine ait été dérivée (par LOCKE) de la vulgaire expérience commune et qu'on eût dû pour cela, à bon droit, mépriser son usurpation, il arriva cependant parce que cette généalogie qu'on lui avait fabriquée était fausse en réalité, qu'elle continua à affirmer ses prétentions. C'est pourquoi, de nouveau, tout retomba dans le vieux dogmatisme vermoulu et, par suite, dans le mépris auquel on avait voulu soustraire la science. Aujourd'hui que l'on a (comme on le croit) tenté en vain toutes les voies, règnent le dégoût et l'entier Indifférentisme, qui engendrent le chaos et les ténèbres dans les sciences, mais qui sont cependant en même temps la source, ou du moins le prélude, d'une transformation prochaine et d'une renaissance de ces mêmes sciences, qu'un zèle maladroit a rendues obscures, confuses et inutilisables.

    Il est vain, en effet, de vouloir affecter de l'indifférentisme par rapport à des recherches dont l'objet ne peut être indifférent à la nature humaine. Aussi ces prétendus indifférentistes, quelque souci qu'ils prennent de se rendre méconnaissables, en substituant aux termes de l'école un langage populaire, ne peuvent pas seulement penser quelque chose sans retomber inévitablement dans les affirmations métaphysiques pour lesquelles ils affichent pourtant un si grand mépris. Toutefois, cette indifférence qui se manifeste au milieu de l'épanouissement de toutes les sciences et qui atteint précisément celle à laquelle on serait le moins porté à renoncer, si des connaissances y étaient possibles, est un phénomène digne de remarque et de réflexion. Elle n'est évidemment pas l'effet de la légèreté, mais celui du jugement (On entend ça et là des plaintes sur la pauvreté de la façon de penser de notre époque et sur la décadence de la science basée sur des principes. Mais je ne vois pas que les sciences dont le fondement est bien établi, comme la mathématique, la physique, etc., méritent le moins du monde ce reproche. Elles soutiennent, au contraire, leur ancienne réputation de sciences bien établies et même dépassent encore dans ces derniers temps. Or, le même esprit se montrerait tout aussi efficace en d'autres genres de connaissances, si on avait seulement tout d'abord pris le soin de rectifier les principes de ces sciences. Tant que cette rectification reste à faire, l'indifférence, le doute et enfin une sévère critique sont plutôt des preuves d'une manière de penser profonde. Notre siècle est particulièrement le siècle de la critique à laquelle il faut que tout se soumette. La religion, alléguant sa sainteté et la législation sa majesté, veulent d'ordinaire y échapper; mais alors elles excitent contre elles de justes soupçons et ne peuvent prétendre à cette sincère estime que la raison accorde seulement à ce qui a pu soutenir son libre et public examen) mûr d'un siècle qui ne veut pas se laisser bercer plus longtemps par une apparence de savoir; elle est une invitation toute faite à la raison d'entreprendre à nouveau la plus difficile de toutes les tâches, celle de la connaissance de soi-même, et d'instituer un tribunal qui la garantisse dans ses prétentions légitimes et puisse en retour condamner toutes ses usurpations sans fondements, non pas d'une manière arbitraire, mais au nom de ses lois éternelles et immuables. Or, ce tribunal n'est autre que la Critique de la Raison Pure elle-même. Je n'entends point par là une critique des livres et des systèmes, mais celle du pouvoir de la raison en général, par rapport à toutes les connaissances auxquelles elle peut aspirer indépendamment de toute expérience, par conséquent la solution de la question de la possibilité ou de l'impossibilité d'une métaphysique en général et de la détermination aussi bien de ses sources que de son étendue et de ses limites, tout cela suivant des principes. "

    Commentaire

    Otfried HÖFFE présente la Critique de la Raison Pure comme "une ouvrage (qui) surclasse les écrits fondamentaux de la philosophie moderne de si loin, qu'on se demande ce qu'il faut entendre par fondamental: la Critique de la Raison Pure, d'après Schopenhauer est le livre le plus important qui n'ait jamais été écrit en Europe" (KANTS Kritik der reinen Vernunft. Die grunlegung der modernen Philosophie Beck, München 2003, p. 11) Par cet ouvrage, poursuit-il "tous les champs de la philosophie ont été révolutionné, et le paysage de la pensée occidentale a eu un visage moderne" (Ibidem.). Peu d'intelligences ont autant innové au Xxè. Mais Kant l'a fait divers plans: celui de la théorie de l'image, celui du discours, de la vérité, de la thèse et de la connaissance objective qui a été amenée à être réglée. Mais les kantiens modernes ont oublié ces questions dans les débats déplorables d'aujourd'hui.

    Hermann Cohen dans son Commentaire de la Critique de la raison pure de Kant (Paris, Cerf 2000), p. 45, nous apprend que la Préface de la première édition traite singulier du destin de la métaphysique (l.1). Cette métaphysique doit s'efforcer de répondre à toutes les questions que lui pose la raison, mais elle n'y arrive pas, car les questions la dépassent. Alors elle tombe dans l'embarras. Elle ne peut qu'elle seule garantir les principes dont elle part. Certains traducteurs (Alain Renaut) préfèrent à la place de principes, le mot "propositions fondamentales" . Alquié préfère Principe, qui est le terme générique pour toute proposition d'où se dérivent logiquement des conséquences: parmi les principes, les propositions fondamentales correspondent à des propositions qui sont non pas seulement relativement principes (en tant qu'elles sont plus universelles que leurs conséquences), mais absolument principes. Alors elle prend son envol, mais son œuvre reste inachevée. La Métaphysique, alors , se réfugie dans des principes qui dépassent tout usage possible de l'expérience. Elle entre en conflit avec l'expérience et se précipite dans l'obscurité de ses contradictions. Kant attire notre attention sur les erreurs cachées de la métaphysique qu'elle est incapable de découvrir. Finalement elle devient alors un champ de bataille éternel. Autrefois, la métaphysique était la reine des sciences à cause de son objet éminent qui est Dieu, l'Etre premier. Mais à l'époque de Kant elle est méprisée, et est devenue une matrone délaissée et repoussée qui se lamente car elle a mis au monde beaucoup de filles et de fils et aujourd'hui comme Hécube, la femme de Priam, qui après la guerre de Troie, vit en exil, dans le dépouillement.

    Kant va après cette première sortie, nous faire l'histoire de la pensée métaphysique. Dans un premier temps, cette pensée était dominée par la pensée dogmatique, despotique. Sortie du despotisme des dogmatiques, elle entra dans l'anarchie des sceptiques et, quittant ces nomades, elle sembla trouver une fin apparente dans la physiologie de l'entendement de Locke. Pour Kant, comme il le dira plus tard dans la Critique de la Raison Pure "Le premier pas dans le choses de la raison pure, pas qui en marque l'enfance, est dogmatique. Le second pas, dont nous venons de parler, est sceptique, et témoigne de la circonspection du jugement averti par l'expérience. Or il faut encore un troisième pas, et il n'incombe de la faire qu'au jugement mûr et adulte qui se fonde sur des maximes fermes et d'une universalité inattaquable: il consiste à soumettre à l'appréciation non pas les faits de la raison, mais la raison même, dans tout son pouvoir et dans toute la capacité qu'elle a de parvenir à des connaissances pures a priori. Ce n'est plus ici la censure, mais la critique de la raison: grâce à cette critique, on ne se contente plus de présumer des bornes de la raison, mais on en démontre, par des principes, les limites déterminées; on ne conjecture pas seulement son ignorance sur tel ou tel point, mais on la prouve relativement à toutes les questions possibles d'une certaine espèce." (Théorie transcendantale de la Méthode). En clair chez Kant, le dogmatisme correspond à l'enfance de la raison, la critique à son âge mûr, ce qui place le scepticisme au niveau de l'adolescence. Il s'agit là moins d'une vue systématique sur l'histoire de la philosophie - où il y a alternance de dogmatisme et de scepticisme, jusqu'à l'âge critique - que du parcours de celui qui entreprend de philosopher, et pour lequel la critique sera un passage obligatoire.

    Kant trace ici une esquisse de l'histoire de la philosophie qui a Locke comme point de départ. L'Essai sur l'entendement humain (1690) de Locke est sûrement ce que Kant appelle "physiologie de l'entendement humain". L'origine "vulgaire" qui en résulte peut se comprendre à partir du rôle de la perception, où Locke enracine toute connaissance. Dans ces conditions, on peut entendre la reconstitution d'une généalogie, ennoblissant la métaphysique, de l'œuvre de Leibniz, intellectualisme, comme le dira l'Amphibiologie des concepts de la réflexion. On peut spécialement penser aux Nouveaux Essais, dialogue manqué avec Locke, rédigés en 1703, abandonnés par Leibniz, et publiés seulement en 1765.

    Cette généalogie falsifiée conduit Locke à nouveau dans le vieux dogmatisme et l'indifférentisme, la mère du chaos et de la nuit des sciences, qui est néanmoins en même temps le prélude des Lumières. Comme on le voit ce retour du dogmatisme n'est pas purement négatif pour Kant puisqu'il prélude à une transformation, qui n'est autre que la véritable Aufklärung (illumination). Le vieux dogmatisme peut s'entendre de l'école wolffienne, mais aussi, plus proche de la première Critique, du courant universitaire de la deuxième moitié du XVIIIè siècle, centrant son enseignement sur la logique, la métaphysique, la morale dogmatique par son assurance à l'endroit de la saisie du supra-sensible. Quant à l'indifférentisme, il était répandu dans la deuxième moitié du XVIIIè siècle en Allemagne. En religion, l'indifférentisme est la doctrine qui accorde la même valeur à toutes les formes de religion. L'indifférentisme enseigne que "tout homme est libre d'embrasser et de professer la religion que la lumière de la raison l'aura amené à juger être la vraie religion" ou encore "les hommes peuvent trouver la voie du salut éternel et obtenir le salut éternel dans le culte de n'importe quelle religion" (LA Foi Catholique de Dumeige, pp. 255,259) L'indifférentisme est aussi bien religieux que philosophique. Il existe même une secte des indifférentistes. Ceux-ci ont rendu méconnaissable la langue de l'Ecole en faisant de la philosophie populaire. Cette sorte de philosophie est l'une des tendances dominantes en Allemagne entre 1750 et 1780. C'est un compromis, affirmant la connaissance du suprasensible, mais en prétendant emprunter les méthodes des sciences empiriques. Elle est populaire au sens de anti-scolaire; elle est pour une par philosophie de salon. Elle représente aux yeux de Kant la superficialité de la façon de penser de son temps et de la décadence de la science qui va au fond des choses. Les mathématiques, la physique, sont les sciences qui vont au fond des choses. Elles sont solides. C'est par ces Lumières qu'est éveillée, la connaissance de soi. Ce tribunal est la critique de la Raison Pure. Le siècle présent est aux yeux de Kant, le siècle de la critique, à laquelle tout(la religion, le droit) doit se soumettre. Kant donne ici une remarquable définition de la critique: d'abord, il s'agit du pouvoir de la raison comme raison pure, ce qui a pour conséquence immédiate que sa question propre est celle de la métaphysique. Ensuite, on établit les limites de ce pouvoir, non à partir des livres et systèmes philosophiques, mais en déterminant ses sources et son étendue. Pour cela, la critique porte sur un exercice légitime de la raison, avant tout celui qui en œuvre dans les mathématiques et la physique. Enfin cela doit se faire à partir de principes, c'est-à-dire que la critique doit se présenter comme un système, ce qui est bien la cas de l'ouvrage proposé par Kant.

    LA PRESENCE DE L'EGLISE DANS L'UNIVERSITE ET DANS LA CULTURE UNIVERSITAIRE

    CONGRÉGATION POUR L'ÉDUCATION CATHOLIQUE
    CONSEIL PONTIFICAL POUR LES LAÏCS
    CONSEIL PONTIFICAL DE LA CULTURE

    LA PRÉSENCE DE L'ÉGLISE
    DANS L'UNIVERSITÉ
    ET DANS LA CULTURE UNIVERSITAIRE

    Note préliminaire: nature, but, destinataires

    L'Université et, plus largement, la culture universitaire constituent une réalité d'importance décisive. En ce milieu, des questions vitales sont en jeu et de profondes mutations culturelles aux conséquences déroutantes suscitent de nouveaux défis. L'Eglise se doit de les relever dans sa mission d'annoncer l'Evangile.(1)

    Au cours de leurs visites « ad limina », nombre d'évêques ont exprimé leur préoccupation et leur souci d'être aidés pour affronter des problèmes inédits dont l'émergence rapide, la nouveauté et l'acuité prennent parfois de court les responsables, rendent souvent inopérantes les méthodes pastorales habituelles, et découragent le zèle le plus généreux. Divers diocèses et Conférences Episcopales se sont engagés dans une réflexion et une action pastorale qui fournissent déjà des éléments de réponses. Par ailleurs, communautés religieuses et mouvements apostoliques affrontent avec une générosité renouvelée les nouveaux enjeux de la pastorale universitaire.

    Pour mettre ces initiatives en commun et prendre une mesure globale du défi, la Congrégation pour l'Education Catholique, le Conseil Pontifical pour les Laïcs, et le Conseil Pontifical de la Culture ont réalisé une nouvelle consultation auprès des Conférences épiscopales, des Instituts religieux et divers organismes et mouvements ecclésiaux, dont une première synthèse fut présentée le 28 octobre 1987 au Synode des Evêques sur la vocation et la mission des laïcs dans l'Eglise et dans le monde.(2) Cette documentation s'est enrichie lors de nombreuses rencontres, comme aussi par les réactions des institutions concernées au texte rendu public, et par la publication de travaux et recherches sur l'action des chrétiens dans le monde universitaire.

    Cet ensemble a permis de dégager un certain nombre de constats, de formuler des demandes précises, et de tracer quelques lignes d'orientation à partir du vécu apostolique des personnes engagées dans le milieu universitaire.

    Le présent document, en faisant part des questions et des initiatives les plus significatives, se présente comme un instrument de réflexion et de travail, un service aux Eglises particulières. Les premiers destinataires en sont les Conférences Episcopales et, d'une façon particulière, les Evêques directement concernés par la présence d'Universités ou d'Ecoles Supérieures dans leur diocèse. Mais le constat et les orientations présentés s'adressent également à tous ceux qui, sous la direction des Evêques, participent à la pastorale universitaire: prêtres, laïcs, instituts religieux, mouvements ecclésiaux. En proposant des suggestions pour la nouvelle évangélisation, ce document entend inspirer un approfondissement de la réflexion de la part de toutes les personnes concernées et susciter une pastorale renouvelée.

    UNE EXIGENCE PRESSANTE

    L'Université est, à ses origines, une des expressions les plus significatives de la sollicitude pastorale de l'Eglise. Sa naissance est liée au développement des écoles constituées au Moyen-Age par les Evêques de grands sièges épiscopaux. Si les avatars de l'histoire ont conduit l'« Universitas magistrorum et scholarium » à se rendre toujours plus autonome, l'Eglise n'en continue pas moins à nourrir le souci qui a été à l'origine de l'institution.(3) De fait, la présence de l'Eglise à l'Université n'est point une tâche qui resterait d'une certaine façon extérieure à la mission d'annoncer la foi. « La synthèse entre culture et foi n'est pas seulement une exigence de la culture, mais aussi de la foi... Une foi qui ne devient pas culture est une foi qui n'est pas pleinement accueillie, entièrement pensée et fidèlement vécue ».(4) La foi qu'annonce l'Eglise est une « fides quaerens intellectum », qui exige de pénétrer l'intelligence de l'homme et son cœur, d'être pensée pour être vécue. La présence ecclésiale ne saurait donc se limiter à une intervention culturelle et scientifique. Elle se doit d'offrir la possibilité effective d'une rencontre avec le Christ.

    Concrètement, la présence et la mission de l'Eglise dans la culture universitaire revêtent des formes variées et complémentaires. En premier lieu, se situe la tâche de soutenir les catholiques engagés dans la vie de l'Université à titre de professeurs, d'étudiants, de chercheurs ou de collaborateurs. L'Eglise se préoccupe d'annoncer l'Evangile à tous ceux qui, au sein de l'Université, ne le connaissent pas encore et sont disposés à l'accueillir librement. Son action se traduit aussi en un dialogue et une collaboration sincères avec tous les membres de la communauté universitaire, soucieux de la promotion culturelle de l'homme, et du développement culturel des peuples.

    Une telle perspective demande aux artisans de la pastorale de percevoir l'Université comme un milieu spécifique avec ses problèmes propres. La réussite de leur engagement dépend en effet, pour une large part, des relations qu'ils entretiennent avec lui, et qui parfois ne sont encore qu'embryonnaires. La pastorale universitaire demeure, de fait, souvent en marge de la pastorale ordinaire. Aussi est-il nécessaire que toute la communauté chrétienne prenne conscience de sa responsabilité pastorale et missionnaire vis-à-vis du milieu universitaire.

    I.

    SITUATION DE L'UNIVERSITÉ

    En l'espace d'un demi-siècle, l'institution universitaire a subi une transformation considérable dont les caractéristiques, toutefois, ne sauraient être généralisées pour tous les pays, ni appliquées d'une façon univoque à tous les centres académiques d'une même région, car chaque Université est tributaire de son contexte historique, culturel, social, économique et politique. Leur grande variété postule une adaptation judicieuse des formes de présence de l'Eglise.

    1. Dans de nombreux pays, spécialement dans certains pays développés, après la contestation des années 68-70 et la crise institutionnelle qui a précipité l'Université dans une certaine confusion, plusieurs tendances, positives et négatives, s'affirment. Affrontements et crises, notamment l'écroulement d'idéologies et d'utopies, autrefois dominantes, ont laissé des empreintes profondes. Naguère réservée à des privilégiés, l'Université s'est largement ouverte à un vaste public, aussi bien dans son enseignement initial que par la formation permanente. C'est un fait important et significatif de démocratisation de la vie sociale et culturelle. En de nombreux cas, l'affluence massive des étudiants est telle que les infrastructures, les services, et même les méthodes traditionnelles d'enseignement se révèlent inadéquats. Par ailleurs, des phénomènes d'ordres divers ont entraîné, dans certains contextes culturels, des modifications essentielles de la position des enseignants, qui, entre isolement et collégialité, diversité des engagements professionnels et vie familiale, voient s'affaiblir leur statut académique et social, leur autorité et leur sécurité. La situation concrète des étudiants suscite aussi des inquiétudes fondées. De fait, les structures d'accueil, d'accompagnement et de vie communautaire font souvent défaut. C'est pourquoi nombre d'entre eux, transplantés loin de leur famille dans une ville mal connue, souffrent de la solitude. En outre, dans bien des cas, les relations avec les professeurs sont réduites et les étudiants se trouvent démunis devant des problèmes d'orientation qui les dépassent. Parfois, le milieu dans lequel ils doivent s'insérer est marqué par l'influence de comportements de type socio-politique et la revendication d'une liberté illimitée dans tous les domaines de la recherche et de l'expérimentation scientifique. Dans plusieurs endroits, enfin, les jeunes universitaires sont confrontés à la diffusion d'un libéralisme relativiste, d'un positivisme scientiste, et d'un certain pessimisme devant des perspectives professionnelles rendues aléatoires par le marasme économique.

    2. Ailleurs, l'Université a perdu une part de son prestige. La prolifération des Universités et leur spécialisation ont créé une situation de grande disparité: certaines jouissent d'un prestige incontesté, d'autres offrent à grand'peine un enseignement de qualité médiocre. L'Université n'a plus le monopole de la recherche dans les domaines où excellent des Instituts spécialisés et des Centres de Recherche, privés ou publics. Ceux-ci, de toutes façons, s'insèrent dans un climat culturel spécifique, la « culture universitaire », génératrice d'une « forma mentis » caractéristique: importance accordée à la force d'argumentation du raisonnement, développement de l'esprit critique, degré élevé d'informations sectorielles et faiblesse de synthèse, même à l'intérieur de perspectives spécifiques.

    3. Vivre dans cette culture en mutation avec une exigence de vérité et une attitude de service conformes à l'idéal chrétien, est devenu parfois difficile. Si devenir hier étudiant et plus encore professeur était partout une promotion sociale indiscutable, aujourd'hui les études universitaires se déroulent dans un contexte souvent marqué par des difficultés nouvelles, d'ordre matériel ou moral, qui se transforment rapidement en problèmes humains et spirituels aux conséquences imprévues.

    4. En de nombreux pays, l'Université éprouve de grandes difficultés dans l'effort de renouvellement sans cesse sollicité par l'évolution de la société, le développement de nouveaux secteurs de connaissance, les requêtes des économies en crise. La société appelle de ses vœux une Université qui réponde à ses besoins spécifiques, à commencer par un emploi pour tous. Ainsi, le monde industriel fait une entrée remarquée au sein de l'Université, avec ses exigences spécifiques de prestations techniques, rapides et sûres. Cette « professionnalisation », dont les effets bénéfiques sont indéniables, ne s'insère pas toujours dans une formation « universitaire » au sens des valeurs, à la déontologie professionnelle et à la confrontation avec les autres disciplines, en complément de la nécessaire spécialisation.

    5. Par contraste avec la « professionnalisation » de certains instituts, nombre de facultés, notamment de lettres, philosophie, sciences politiques, droit, se limitent souvent à fournir une formation générique dans leur propre discipline, sans se préoccuper des éventuels débouchés professionnels pour leurs étudiants. Dans bien des pays au développement moyen, les autorités gouvernementales utilisent les universités comme « aires de stationnement » pour atténuer les tensions engendrées par le chômage des jeunes.

    6. En outre, une constatation s'impose: en de nombreux pays, l'Université qui, par vocation, est appelée à jouer un rôle de premier plan dans le développement de la culture, se voit exposée à deux risques antagonistes: ou bien subir passivement les influences culturelles dominantes, ou bien devenir marginale par rapport à elles. Il lui est difficile d'affronter ces situations, parce que souvent elle cesse d'être une « communauté d'étudiants et de professeurs à la recherche de la vérité », pour devenir un simple instrument aux mains de l'Etat et des forces économiques dominantes, dans le but exclusif d'assurer la préparation technique et professionnelle de spécialistes, sans accorder à la formation éducative de la personne la place centrale qui lui revient. Par ailleurs — et cette situation n'est pas sans conséquences graves — beaucoup d'étudiants fréquentent l'Université sans y trouver une formation humaine capable de les aider au nécessaire discernement sur le sens de la vie, les fondements et la mise en œuvre des valeurs et des idéaux, et vivent dans une incertitude grevée d'angoisse quant à leur avenir.

    7. Dans les pays qui furent ou sont encore soumis à une idéologie de type matérialiste et athée, celle-ci a pénétré la recherche et l'enseignement, notamment dans les domaines des sciences humaines, de la philosophie et de l'histoire. De ce fait, même en certains pays qui ont pourtant vécu des changements radicaux au niveau politique, les esprits n'ont pas acquis la liberté suffisante pour opérer les discernements nécessaires dans les courants de pensée dominants, et y percevoir la présence souvent dissimulée d'un libéralisme relativiste. Un certain scepticisme se fait jour devant l'idée même de vérité.

    8. Partout l'on constate une grande diversification des savoirs. Les différentes disciplines sont parvenues à délimiter leur champ propre d'investigation et d'affirmations, et à reconnaître la légitime complexité et la diversité de leurs méthodes. Un risque devient de plus en plus évident: celui de voir chercheurs, professeurs et étudiants s'enfermer dans leur propre domaine de connaissance, et se borner à un aperçu fragmentaire de la réalité.

    9. En certaines disciplines, un nouveau positivisme s'affirme sans référence éthique: la science pour la science. La formation « utilitaire » prend le pas sur l'humanisme intégral, et porte à négliger les besoins et les attentes de la personne, à censurer ou étouffer les questions les plus constitutives de son existence personnelle et sociale. Le développement des techniques scientifiques, dans le domaine de la biologie, de la communication et de la robotisation soulève de nouvelles questions éthiques, cruciales. Plus il devient capable de maîtriser la nature, plus l'homme dépend de la technique, et plus il a besoin de conquérir sa propre liberté. Ceci pose de nouvelles questions sur les perspectives et les critères épistémologiques des diverses disciplines du savoir.

    10. La diffusion du scepticisme et de l'indifférence engendrés par le sécularisme ambiant va de pair avec une nouvelle demande de type religieux aux contours incertains. Dans ce climat caractérisé par l'incertitude de l'orientation intellectuelle des professeurs et des étudiants, l'Université constitue parfois un milieu dans lequel se développent des comportements nationalistes agressifs. Cependant, dans certaines situations, le climat de contestation le cède au conformisme.

    11. Le développement de la formation universitaire « à distance » ou « télé-enseignement » rend l'information accessible à un plus grand nombre, mais le contact personnel entre professeur et étudiant risque de disparaître, avec la formation humaine liée à ce rapport irremplaçable. Certaines formes mixtes allient judicieusement le télé-enseignement et les rapports épisodiques entre professeur et étudiant, et pourraient constituer un bon moyen de développer la formation universitaire.

    12. La coopération inter-universitaire et internationale connaît un réel progrès où les centres académiques plus développés peuvent aider les moins avancés, parfois, mais non toujours au profit de ces derniers. Les grandes Universités peuvent, en effet, exercer une certaine « emprise » technique, voire idéologique, par-delà les frontières de leur pays, au détriment des pays moins favorisés.

    13. La place prise par les femmes dans l'Université, et l'accès généralisé aux études universitaires constituent en certains pays une tradition déjà bien établie, mais ailleurs apparaissent comme un apport neuf, une chance exceptionnelle de renouveau, et un enrichissement de la vie universitaire.

    14. Le rôle central des Universités dans les programmes de développement s'accompagne d'une tension entre la poursuite de la nouvelle culture engendrée par la modernité et la sauvegarde et promotion des cultures traditionnelles. Cependant, pour répondre à sa vocation, l'Université manque d'une « idée directrice », d'un fil conducteur entre ses multiples activités. Là s'enracine la crise actuelle d'identité et de finalité d'une institution orientée par sa nature même vers la recherche de la vérité. Le chaos de la pensée et la pauvreté des critères fondamentaux stérilisent l'émergence de propositions éducatives propres à affronter les problèmes nouveaux. Malgré ses imperfections, par vocation, l'Université demeure, avec les autres Institutions d'enseignement supérieur, lieu privilégié d'élaboration du savoir et de la formation, et joue un rôle fondamental pour préparer les cadres dirigeants de la société du XXIe siècle.

    15. Un nouvel élan pastoral. La présence de catholiques dans l'Université constitue à elle seule un motif d'interrogation et d'espérance pour l'Eglise: dans nombre de pays, cette présence est en effet à la fois imposante par le nombre et d'une portée relativement modeste, parce que trop de professeurs et d'étudiants considèrent leur foi comme une affaire strictement privée, ou ne perçoivent pas l'impact de leur vie universitaire dans leur existence chrétienne. Leur présence à l'Université semble comme une parenthèse dans leur vie de foi. Certains, même prêtres ou religieux, vont jusqu'à s'abstenir, au nom de l'autonomie universitaire, du témoignage explicite de leur foi. D'autres utilisent cette autonomie pour propager des doctrines contraires à l'enseignement de l'Eglise. La carence de théologiens compétents dans les domaines scientifiques et techniques, et de professeurs spécialisés dans les sciences disposant d'une bonne formation théologique aggrave cette situation. Ceci appelle de toute évidence une prise de conscience renouvelée pour un nouvel élan pastoral. En outre, tout en appréciant les louables initiatives entreprises un peu partout, un constat s'impose: la présence chrétienne semble souvent se réduire à des groupes isolés, à des initiatives sporadiques, aux témoignages occasionnels de personnes en vue, à l'action de tel ou tel mouvement.

    II.

    PRÉSENCE DE L'ÉGLISE À L'UNIVERSITÉ ET À LA CULTURE UNIVERSITAIRE

    1. Présence dans les structures de l'Université

    Envoyée par le Christ à tous les hommes, de toute culture, l'Eglise s'efforce de partager avec eux la bonne nouvelle du salut. Dépositaire de la Vérité révélée sur Dieu et sur l'homme par le Christ, elle a mission d'ouvrir à l'authentique liberté par son message de vérité. Fondée sur le mandat reçu du Christ, elle s'ouvre pour illuminer les valeurs et les expressions culturelles, les corriger et les purifier à la lumière de la foi, si nécessaire, pour les porter à leur plénitude de sens.(5)

    Au sein de l'Université, l'action pastorale de l'Eglise, dans sa riche complexité, comporte d'abord un aspect subjectif: l'évangélisation des personnes. Dans cette perspective, l'Eglise entre en dialogue avec les personnes concrètes: hommes et femmes, professeurs, étudiants, employés, et aussi à travers eux avec les courants culturels qui caractérisent ce milieu. On ne saurait oublier l'aspect objectif, c'est-à-dire, le dialogue entre la foi et les diverses disciplines du savoir. En effet, dans le contexte de l'Université, l'apparition de nouveaux courants culturels est étroitement liée aux grandes questions de l'homme, à sa valeur, au sens de son être et de son agir, notamment à sa conscience et à sa liberté. A ce niveau, il revient en priorité aux intellectuels catholiques de promouvoir une synthèse renouvelée et vitale entre la foi et la culture.

    L'Eglise ne peut oublier que son action s'exerce dans la situation particulière de chaque Centre universitaire et que sa présence à l'Université est un service rendu aux hommes dans leur double dimension personnelle et sociale. C'est pourquoi le type de présence diffère selon les pays, marqués par des traditions historiques, culturelles, religieuses et législatives différentes. En particulier, là où la législation le permet, l'Eglise ne saurait renoncer à son action institutionnelle dans l'Université. Elle est attentive à soutenir et promouvoir l'enseignement de la théologie partout où elle le peut. L'aumônerie universitaire, au niveau institutionnel, revêt une importance particulière sur le campus lui-même. En proposant un ample volet de formation doctrinale en même temps que spirituelle, elle constitue, en effet, un enjeu majeur pour l'annonce de l'Evangile. Par l'activité d'animation et de prise de conscience développée au sein de l'aumônerie, la pastorale universitaire peut espérer atteindre son but, c'est-à-dire, créer au sein du milieu universitaire une communauté chrétienne et un engagement de foi missionnaire.

    Les Ordres religieux et les Congrégations assurent une présence spécifique dans les Universités, et contribuent par la richesse et la diversité de leurs charismes — en particulier leur charisme éducatif — à la formation chrétienne des enseignants et des étudiants. Dans leurs choix pastoraux, ces communautés religieuses, très sollicitées dans l'enseignement primaire et secondaire, se doivent de considérer l'enjeu de leur présence dans l'enseignement supérieur, et se garder de toute forme de repli, sous prétexte de confier à d'autres la mission consonante à leur vocation.

    Pour être acceptée et rayonnante, la présence institutionnelle de l'Eglise dans la culture universitaire se doit d'être de qualité, alors que souvent manquent le personnel et parfois aussi les moyens financiers nécessaires. Cette situation requiert une adaptation inventive et un effort pastoral proportionné.

    2. L'Université catholique

    Parmi les différentes formes institutionnelles par lesquelles l'Eglise est présente au monde universitaire, il faut mettre en relief l'Université catholique, elle-même institution d'Eglise.

    L'existence d'un nombre important d'Universités catholiques — extrêmement variable selon les régions et les pays, allant de la multiplication dispersive jusqu'à la carence totale — est en elle-même une richesse et un facteur essentiel de la présence de l'Eglise au sein de la culture universitaire. Toutefois, souvent ce « capital » est loin de donner les fruits légitimement espérés.

    Des indications importantes pour promouvoir le rôle spécifique de l'Université catholique ont été données par la Constitution Apostolique « Ex Corde Ecclesiae », publiée le 15 août 1990. Celle-ci précise: l'identité institutionnelle de l'Université catholique dépend de la réalisation conjointe de ses caractéristiques comme « université » et comme « catholique ». Elle ne rejoint sa pleine configuration qu'au moment où elle parvient à donner un témoignage de sérieux et de rigueur comme membre de la communauté internationale du savoir et, en même temps, à exprimer, en lien explicite avec l'Eglise, tant sur le plan local qu'au niveau universel, son identité catholique, qui marque concrètement la vie, les services et les programmes de la communauté universitaire. Ainsi l'Université catholique, par son existence même rejoint l'objectif de garantir sous une forme institutionnelle une présence chrétienne dans le monde universitaire. D'où sa mission spécifique, qui se caractérise par plusieurs aspects indissociables.

    L'Université catholique se doit, pour remplir son rôle envers l'Eglise et la société, d'étudier les graves problèmes contemporains et d'élaborer des projets de solution qui concrétisent les valeurs religieuses et éthiques, propres à une vision chrétienne de l'homme.

    Vient ensuite la pastorale universitaire proprement dite. A cet égard l'Université catholique n'est pas confrontée à des défis substantiellement différents de ceux que doivent affronter les autres centres académiques. Toutefois, il convient de le souligner, la question de la pastorale universitaire engage une institution académique qui se définit comme « catholique », à un niveau de profondeur qui est celui-là même des finalités qu'elle se propose de rejoindre, c'est-à-dire, la formation intégrale des personnes, des hommes et des femmes, qui, dans le contexte académique, sont appelés à participer activement à la vie de la société et de l'Eglise.

    Un aspect ultérieur de la mission de l'Université catholique est, enfin, l'engagement dans le dialogue entre la foi et la culture, et le développement d'une culture enracinée dans la foi. Même sous ce rapport, s'il faut veiller à ce que partout où des baptisés sont engagés dans la vie de l'Université, se développe une culture en harmonie avec la foi, l'urgence est encore plus grande dans le contexte de l'Université catholique. Celle-ci est appelée, de façon privilégiée, à devenir un interlocuteur significatif du monde académique, culturel et scientifique.

    A l'évidence, la sollicitude de l'Eglise envers l'Université — sous la forme du service immédiat des personnes et de l'évangélisation de la culture — trouve dans la réalité de l'Université catholique une référence inéluctable. L'exigence croissante d'une présence qualifiée des baptisés dans la culture universitaire devient ainsi un appel lancé à toute l'Eglise pour qu'elle prenne une conscience toujours plus claire de la vocation spécifique de l'Université catholique et en favorise le développement comme instrument efficace de sa mission évangélisatrice.

    3. Initiatives fécondes mises en œuvre

    Pour répondre aux exigences suscitées par la culture universitaire, nombre d'Eglises locales ont pris diverses initiatives appropriées:

    1. Mise en place par la Conférence épiscopale d'aumôniers universitaires dotés d'une formation « ad hoc », d'un statut spécifique, et d'un soutien approprié.

    2. Création d'équipes diocésaines diversifiées de pastorale universitaire, dans lesquelles apparaissent la responsabilité propre des laïcs, et le caractère diocésain de ces unités de mission apostolique.

    3. Premières étapes d'un travail pastoral orienté vers les recteurs d'Universités et les professeurs de Facultés, dont le milieu est souvent dominé par des préoccupations technico-professionnelles.

    4. Interventions pour la création de Départements de Sciences Religieuses, susceptibles d'ouvrir des perspectives nouvelles pour les enseignants et pour les étudiants, et conformes à la promotion de la mission de l'Eglise. Dans ces Départements, les catholiques devraient exercer un rôle de première importance, notamment lorsque les structures universitaires sont privées de Facultés de théologie.

    5. Instauration de cours réguliers de morale et de déontologie professionnelle, dans les Instituts spécialisés et les Centres d'enseignement supérieur.

    6. Promotion de mouvements ecclésiaux dynamiques. La pastorale universitaire connaît de meilleurs résultats lorsqu'elle s'appuie sur des groupes ou des mouvements et associations, parfois peu nombreux mais de qualité, soutenus par les diocèses et les Conférences épiscopales.

    7. Recherche d'une pastorale universitaire qui ne se limite pas à une pastorale des jeunes, générale et indifférenciée, mais qui prenne pour point de départ ce fait: de nombreux jeunes sont profondément influencés par l'ambiance universitaire. Là se jouent dans une large mesure leur rencontre avec le Christ et leur témoignage de chrétiens. Cette pastorale se propose, par conséquent, d'éduquer et d'accompagner les jeunes qui ont à affronter dans la foi la réalité concrète des milieux et des activités dans lesquels ils sont engagés.

    8. Promotion d'un dialogue entre théologiens, philosophes et scientifiques, capable de renouveler profondément les mentalités et de donner lieu à de nouveaux et féconds rapports entre la Foi chrétienne, la théologie, la philosophie et les sciences, dans leur recherche concrète de la vérité. L'expérience le montre: les universitaires prêtres et surtout laïcs sont en première ligne pour maintenir et promouvoir le débat culturel sur les grandes questions qui touchent l'homme, la science, la société, et les nouveaux défis qui se présentent à l'esprit humain. Il revient en particulier aux enseignants catholiques et à leurs associations de promouvoir initiatives interdisciplinaires, et rencontres culturelles à l'intérieur et hors de l'Université, en conjuguant méthode critique et confiance dans la raison, pour confronter données métaphysiques et acquis scientifiques avec les énoncés de la foi dans la langue des diverses cultures.

    III.

    SUGGESTIONS ET ORIENTATIONS PASTORALES

    1. Suggestions pastorales proposées par des Eglises locales

    1. Une consultation menée par les Commissions épiscopales « ad hoc » permettrait de mieux connaître les différentes initiatives de pastorale universitaire et de présence des chrétiens dans l'Université, et de préparer un document d'orientation, qui soutienne les initiatives apostoliques fécondes et promeuve celles qui s'avèrent nécessaires.

    2. La constitution d'un Commission nationale pour les questions de l'Université et de la Culture aiderait les Eglises locales à mettre en commun leurs expériences et leurs capacités. Il lui reviendrait de promouvoir, pour les séminaires et les centres de formation de religieux et de laïcs, un programme d'activités, de réflexions, de rencontres sur Evangélisation et Cultures, avec un chapitre explicitement consacré à la culture universitaire.

    3. Au niveau diocésain, dans les villes universitaires, il convient d'encourager la constitution d'une commission spécialisée, composée de prêtres, d'universitaires et d'étudiants catholiques, susceptibles de fournir d'utiles indications pour la pastorale universitaire et l'action des chrétiens dans les milieux de l'enseignement et de la recherche. Cette commission aiderait l'Evêque à exercer sa mission propre de susciter et d'authentifier les diverses initiatives du diocèse, et de les mettre en relation avec les initiatives de caractère national ou international. Investi de la charge pastorale au service de son Eglise, l'Evêque diocésain est le premier responsable de la présence et de la pastorale de l'Eglise dans les Universités d'Etat comme dans les Universités Catholiques, et les autres institutions privées.

    4. Au plan paroissial, il serait souhaitable que les communautés chrétiennes, prêtres, religieux et fidèles portent une attention plus grande aux étudiants et aux enseignants, ainsi qu'à l'apostolat exercé par les aumôneries universitaires. La paroisse est par nature une communauté, au sein de laquelle de fructueuses relations peuvent se nouer pour un service plus efficient de l'Evangile. Par sa capacité d'accueil, elle joue un rôle appréciable, notamment lorsqu'elle favorise la fondation et le fonctionnement de Foyers de l'Etudiant et de Résidences universitaires. Le succès de l'évangélisation de l'Université et de la culture universitaire dépend pour une large part de l'engagement de toute l'Eglise locale.

    5. La paroisse universitaire est, en certains endroits, une institution plus que jamais nécessaire. Elle suppose la présence active d'un ou plusieurs prêtres bien préparés à cet apostolat spécifique. Cette paroisse est un milieu unique de communication avec le monde académique dans sa variété. Elle permet d'établir des relations avec les personnalités de la culture, de l'art et de la science, et assure en même temps une pénétration de l'Eglise dans ce milieu si complexe dans sa singularité multiforme. Lieu de rencontre, de réflexion chrétienne et de formation, elle ouvre aux jeunes les portes d'une Eglise jusque-là inconnue ou méconnue, et ouvre l'Eglise à la jeunesse étudiante, à ses questions et à son dynamisme apostolique. Lieu privilégié de la célébration liturgique des sacrements, elle est avant tout lieu de l'eucharistie, cœur de toute communauté chrétienne, source et sommet de tout apostolat.

    6. Partout où cela est possible, la pastorale universitaire devrait créer ou intensifier de fructueux rapports entre les Universités ou Facultés catholiques et tous les autres milieux universitaires, selon des formes variées de collaboration.

    7. La situation actuelle est un appel pressant à organiser la formation d'agents pastoraux qualifiés au sein des paroisses, des mouvements et des associations catholiques. Elle appelle d'urgence la mise en place d'une stratégie à longue durée, car la formation culturelle et théologique demande une préparation appropriée. Concrètement, beaucoup de diocèses sont dans l'incapacité de mettre sur pied et de mener à bonne fin une telle formation de niveau universitaire. La mise en commun des ressources des diocèses, des instituts religieux spécialisés, et des groupes de laïcs permettra de faire face à cette exigence.

    8. Dans toutes les situations, il s'agit de concevoir la « présence » de l'Eglise comme une « plantatio » de la communauté chrétienne dans le milieu universitaire, à travers son témoignage, l'annonce de l'Evangile, le service de la charité. Cette présence fera grandir les « christifideles » et aidera à approcher ceux qui sont loin de Jésus-Christ. Dans cette perspective, il semble important de développer et promouvoir:

    — une pédagogie catéchétique de caractère « communautaire », qui offre une diversité de propositions, présente la possibilité d'itinéraires différenciés et de réponses adaptées aux besoins réels des personnes concrètes;

    — une pédagogie de l'accompagnement personnel, faite d'accueil, de disponibilité et d'amitié, de relations interpersonnelles, de discernement des situations vécues par les étudiants et des moyens concrets de les améliorer;

    — une pédagogie de l'approfondissement de la foi et de la vie spirituelle, enracinée dans la Parole de Dieu, approfondie et partagée dans la vie sacramentaire et liturgique.

    9. Enfin, la présence de l'Eglise dans l'Université appelle un témoignage commun des chrétiens. Inséparablement de sa dimension missionnaire, ce témoignage œcuménique constitue une contribution importante à l'unité des chrétiens. Selon les modalités et dans les limites fixées par l'Eglise, et sans préjudice du soin pastoral à accorder aux fidèles catholiques, cette collaboration œcuménique, qui suppose une formation adéquate, sera particulièrement fructueuse dans l'étude des questions sociales, et, d'une manière générale, dans l'approfondissement de toutes les questions liées à l'homme, au sens de son existence et de son activité.(6)

    2. Développer l'apostolat des laïcs, notamment des enseignants

    « La vocation chrétienne est par sa nature même vocation à l'apostolat ».(7) Cette affirmation du Concile Vatican II, appliquée à la pastorale universitaire, retentit comme un vibrant appel à la responsabilité des enseignants, des intellectuels et des étudiants catholiques. L'engagement apostolique des fidèles est un signe de vitalité et de progrès spirituel de toute l'Eglise. Développer cette conscience du devoir apostolique chez les universitaires est dans le droit fil des orientations pastorales du Concile Vatican II. Ainsi, en plein cœur de la communauté universitaire, la foi devient source rayonnante d'une vie nouvelle et d'une authentique culture chrétienne. Les fidèles laïcs jouissent d'une autonomie légitime, pour exercer leur vocation apostolique spécifique. Pour la favoriser, les pasteurs sont invités, non seulement à reconnaître cette spécificité, mais encore à la soutenir chaleureusement. Cet apostolat naît et se développe à partir des relations professionnelles, des intérêts culturels communs, de la vie quotidienne partagée dans les divers secteurs de l'activité universitaire. L'apostolat personnel des laïcs catholiques est « le principe et la condition de tout apostolat des laïcs, même collectif, et rien ne peut le remplacer ».(8) Toutefois, il demeure nécessaire et urgent que les catholiques présents dans l'Université donnent un témoignage de communion et d'unité. A cet égard, les mouvements ecclésiaux sont particulièrement précieux.Les enseignants catholiques jouent un rôle fondamental pour la présence de l'Eglise dans la culture universitaire. Leur qualité et leur générosité peuvent même suppléer en certains cas les imperfections des structures. L'engagement apostolique de l'enseignant catholique, en donnant la priorité au respect et au service des personnes, collègues et étudiants, leur offre ce témoignage d'homme nouveau, « toujours prêt à rendre compte, à qui le demande, de l'espérance qui est en lui, avec amabilité et respect » (cf. 1 Petr 3, 15-16). L'Université est certes un secteur limité de la société, mais elle y exerce qualitativement une influence qui déborde très largement sa dimension quantitative. Or, par contraste avec cet enjeu, la figure même de l'intellectuel catholique semble avoir quasi disparu de certains espaces universitaires, où les étudiants manquent cruellement de vrais maîtres dont la présence assidue et la disponibilité envers les étudiants assureraient une compagnonnage de qualité.

    Ce témoignage de l'enseignant catholique ne consiste certes pas à déverser des thématiques confessionnelles sur les disciplines enseignées, mais à ouvrir l'horizon aux demandes ultimes et fondamentales, dans la générosité stimulante d'une présence active aux requêtes souvent informulées de jeunes esprits en quête de repères et de certitudes, d'orientations et de buts. Leur vie demain dans la société en dépend. A plus forte raison, l'Eglise et l'Université attendent-elles des professeurs prêtres chargés d'enseignement dans l'Université une compétence de haut niveau et une sincère communion ecclésiale.

    L'unité se promeut dans la diversité, sans céder à la tentation de vouloir unifier ou formaliser les activités: la variété d'impulsions et de moyens apostoliques, loin de s'opposer à l'unité ecclésiale, la postule et l'enrichit. Les pasteurs tiendront compte des légitimes caractéristiques de l'esprit universitaire: diversité et spontanéité, respect de la liberté et de la responsabilité personnelles, opposition à toute tentative d'uniformisation imposée.

    Il convient d'encourager les mouvements ou groupes catholiques, appelés à se multiplier et à se développer, mais il importe aussi de reconnaître et de revitaliser les associations de laïcs catholiques dont l'apostolat universitaire se recommande d'une longue et féconde tradition. Exercé par les laïcs, l'apostolat est fructueux dans la mesure où il est ecclésial. Parmi les critères d'appréciation, celui de la cohérence doctrinale des divers engagements avec l'identité catholique s'accompagne de l'exemplarité morale et professionnelle, garant de l'authenticité rayonnante de l'apostolat laïc, dont la vie spirituelle est le gage.

    CONCLUSION

    Parmi les immenses champs d'apostolat et d'action dont l'Eglise porte la responsabilité, la culture universitaire est l'un des plus prometteurs, mais aussi l'un des plus difficiles. La présence et l'action apostoliques de l'Église dans ce milieu particulier, avec une telle influence sur la vie sociale et culturelle des nations, et dont dépendent largement l'avenir de l'Église et celui de la société, s'exercent au plan institutionnel comme au plan personnel, avec le concours spécifique des prêtres et des laïcs, du personnel administratif, des enseignants et des étudiants.

    La consultation et les rencontres avec nombre d'Evêques et d'universitaires ont mis en évidence l'importance de la coopération entre les diverses instances d'Eglise intéressées. La Congrégation pour l'Éducation Catholique, le Conseil Pontifical pour les Laïcs, et le Conseil Pontifical de la Culture renouvellent leur disponibilité à favoriser de tels échanges, et à promouvoir des rencontres au niveau des Conférences épiscopales, des Organisations Internationales Catholiques, comme des Commissions de l'Enseignement, de l'Education et de la Culture qui interviennent dans ce domaine spécifique.

    Service des personnes engagées dans l'Université et, à travers elles, service de la société, la présence de l'Eglise au milieu universitaire s'inscrit dans le processus d'inculturation de la foi, comme une exigence de l'évangélisation. Au seuil d'un nouveau millénaire dont la culture universitaire sera une composante majeure, le devoir d'annoncer l'Evangile se fait plus pressant. Il appelle des communautés de foi aptes à transmettre la Bonne Nouvelle du Christ à tous ceux qui se forment, enseignent, et exercent leur activité dans le contexte de la culture universitaire. L'urgence de cet engagement apostolique est grande, car l'Université est l'un des plus féconds foyers créateurs de culture.

    « Pleinement consciente qu'il est urgent, du point de vue pastoral, de réserver à la culture une attention toute particulière, l'Eglise demande aux fidèles laïcs d'être présents, guidés par le courage et la créativité intellectuelle, dans les postes privilégiés de la culture, comme le sont le monde de l'école et de l'université, les centres de recherche scientifique et technique, les lieux de la création artistique et de la réflexion humaniste. Cette présence a pour but, non seulement de reconnaître et éventuellement de purifier les éléments de la culture existante, en les soumettant à une sage critique, mais aussi à accroître leur valeur, grâce aux richesses originales de l'Evangile et de la foi chrétienne ».(9)

    Cité du Vatican, 22 mai 1994, solennité de Pentecôte.

    Pio Card. Laghi
    Préfet de la Congrégation pour l'Education Catholique

    Eduardo Card. Pironi
    Président du Conseil Pontifical pour les Laïcs

    Paul Card. Poupard
    Président du Conseil Pontifical de la Culture


    (1) Un exemple de la présence de cette sollicitude pastorale dans le Magistère de l'Eglise est constitué par l'ensemble des discours aux universitaires de S. S. le Pape Jean-Paul II. Cf. Giovanni Paolo II, Discorsi alle Università, Camerino 1991. Pour un résumé particulièrement significatif sur ce point, voir le discours aux participants à la rencontre de travail sur le thème de la pastorale universitaire, dans Insegnamenti di Giovanni Paolo II, V1, 1982, pp. 771-781.

    (2) Cette synthèse rendue publique par le Cardinal Paul Poupard au nom des trois Dicastères, a été publiée le 25 mars 1988 et reprise en diverses langues. Cf. La Documentation Catholique, n. 1964, 19 juin 1988, pp. 623-628; Origins, vol. 18, n. 7, june 30, 1988, pp. 109-112; Ecclesia, n. 2381, 23 de julio 1988, pp. 1105-1110; La Civiltà Cattolica, n. 139, 21 maggio 1988, n. 3310, pp. 364-374.

    (3) Cf. Jean-Paul II, Constitution Apostolique Ex Corde Ecclesiae, 15 août 1990, n. 1.

    (4) Jean-Paul II, Lettre autographe instituant le Conseil Pontifical de la Culture, 20 mai 1982, dans AAS, t. 74, 1983, pp. 683-688.

    (5) Cf. Jean-Paul II, Lettre Encyclique Veritatis Splendor, nn. 30-31.

    (6) Cf. Pont. Consilium ad Christianorum Unitatem Fovendam, Directoire pour l'application des principes et des normes sur l'œcuménisme, Cité du Vatican, nn. 211-216.

    (7) Concile Vatican II, Décret sur l'apostolat des laïcs Apostolicam Actuositatem, n. 2.

    (8) Ibid., n. 16.

    (9) Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale Christifideles Laici, sur la vocation et la mission des laïcs dans l'Eglise et dans le monde, 30 décembre 1988, n. 44.


    TABLE DES MATIÈRES

    Note préliminaire: nature, but, destinataires . . . . . . . . . . . . 3

    Une exigence pressante . . . . . . . . . . . . . . . . 5

    I. Situation de l'Université . . . . . . . . . . . . . . 7

    II. Présence de l'Eglise à l'Université et à la culture universitaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13

    1. Présence dans les structures de l'Université . . . . . . . . . 13

    2. L'Université catholique . . . . . . . . . . . . . . . 14

    3. Initiatives fécondes mises en œuvre . . . . . . . . . . . 16

    III. Suggestions et orientations pastorales . . . . . . . . . 19

    1. Suggestions pastorales proposées par des Eglises locales . . . . . . 19

    2. Développer l'apostolat des laïcs, notamment des enseignants . . . . 22

    Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25

    ETHIQUE, DROIT et SOCIETES CONTEMPORAINES

    ETHIQUE, DROIT et SOCIETES CONTEMPORAINES

    Que faut-il entendre par éthique?

    Le terme grec "ήθίκή " a été rendu dans le grec moderne par ήθος qui signifie caractère, et ήθικός qui veut dire moral. Certains partent de cette étymologie du grec pour faire la différence avec la morale qui vient du latin mos (mœurs, coutumes). Ce terme de moral sert à désigner "les conceptions intuitives qui guident les hommes dans leur appréhension du bien et du mal que la discipline philosophique qui aborde ces questions" (Dictionnaire des Notions Philosophiques, p. 1664). Si "Ethique" s'adosse au grec "ethos", comme morale au latin mos, moris, la proximité sémantique de ces racines risque de masquer des distinctions qui autorisent l'écart entre leurs emplois.

    1. Dans beaucoup d'ouvrages contemporains, en France notamment, l'interchangeabilité est fréquente et répond à un souci de variation stylistique: cf. singulièrement J. Nabert dans ses Eléments pour une éthique (Paris, PUF, 1943) et le préfacier de la seconde édition (Aubier, 1962), P. Ricœur.
    2. Cependant, exprimant ou non le lien du grec à la langue savante, l'éthique a souvent été considérée comme la morale des philosophes - ou philosophie morale - c'est-à-dire comme proprement théorique.
    3. Or un faisceau d'indices concordants limite cette appréhension des choses en induisant à comprendre l'"éthique" toujours davantage comme l'accomplissement de la philosophie pratique - là où la morale reste suspendue dans un monde de normes jamais pleinement réalisées:
    1. Originellement lié à un ethos signifiant habitude, caractère, voire demeure, l'"éthique" est largement aussi concret que le "moral";
    2. En interrogeant ceux qui disposent des deux termes, la morale apparaît comme pesée d'un système de règles communes et l'éthique comme collant à chaque individualité;
    3. La disparité d'orientation en philosophie pratique suggère un clivage interprétatif complété par un relais historique. Dans le premier cas, là où la morale est corrélative d'une centration sur la conscience, avec une idée de transcendance - fût-elle sociale - et d'opposition à la nature, l'éthique suppose une certaine inhérence ou immanence (cf. manere: demeurer) au monde. Et l'on assiste peut-être à une certaine dilution de la morale - à travers des crises successives au bénéfice d'abord d'une vaste objection amoraliste (nos sociétés industrielles ayant neutralisé ou laminé les valeurs, sous le signe des faits et du rendement), puis d'esquisses de renouveau, relevant précisément du registre éthique: exigence de fonder la conduite humaine, de donner un sens à la vie, au moment même où bien des attitudes éludent ou nient cette possibilité fondatrice (de l'esthétisme au tragique, la vie comme jeu, sans fondement).

    Par éthique nous entendons la " science ayant pour objet le jugement d'appréciation en tant qu'il s'applique à la distinction du bien et du mal" (Vocabulaire Technique et Critique de la Philosophie d'André Lalande, p. 305)

    Historiquement, le mot "Ethique" a été appliqué à la Morale sous toutes ses formes, soit comme science, soit comme art de diriger la conduite. Sous fond d'un certain stoïcisme, les moments forts de la recherche éthique en Occident suivent les étapes suivantes:

    1. D'abord Diderot qui définit l'éthique politique selon ces deux objets principaux: "la culture de la nature intelligente, l'institution du peuple" (opinion des anciens philosophes, dans Littré, V°)
    2. Wolff, ensuite, pour qui la "Philosophie morale, ou éthique, est une science pratique, qui enseigne comment l'homme peut librement ordonner ses actions suivant la loi de la nature" (Ethica, I, 1) Même signification dans le nom des Sociétés éthiques (Ethical societies) anglaises et américaines.
    3. Ampère a appliqué ce mot, au contraire, à la morale descriptive (sciences des mœurs) par opposition à la morale prescriptive (science de ce qu'il faut vouloir), à laquelle il donnait le nom de Thélésiologie. (Essai sur la philosophie des sciences, 2è partie, section c, n° 3 et 4). H. Spencer entend de même l'Ethique comme un fragment d'n tout dont elle est inséparable et qui est l'étude de la conduite universelle (Data of Ethica. Chap. 1).

    Il en résulte que, dans l'usage ordinaire, ce mot est employé tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, et le plus souvent avec le même vague que le mot morale.

    Il semble qu'il y a ici trois concepts distincts à séparer:

    1. La Morale, c'est-à-dire l'ensemble des prescriptions admises à une époque et dans une sociétés déterminées, l'effort pour se conformer à ces prescriptions, l'exhortation à les suivre.
    2. La science de fait ayant pour objet la conduite des hommes (ou même, selon la vue de Spencer, des êtres vivants en général), abstraction faite des jugements d'appréciation que portent les hommes sur cette conduite. Nous proposons de la nommer Ethographie ou Ethologie.
    3. La science qui prend pour objet immédiat les jugements d'appréciation sur les actes qualifiés bons ou mauvais. C'est ce que nous proposons d'appeler Ethique. - En effet, quelque hypothèse qu'on adopte sur l'origine et la nature des principes de la morale, il n'est pas douteux que les jugements de valeur portant sur la conduite sont des faits réels, dont il y a lieu de déterminer les caractères, et que l'étude de la conduite ne peut être substituée à l'étude directe de ceux-ci, puisque la conduite des hommes n'est pas toujours conforme à leurs propres jugements sur la valeur des actes. Sans doute, il arrive qu'en fait, les questions de Morale et celle d'Ethique, ainsi définies, sont mêlées; mais cela n'exclut pas une distinction très nette de leurs définitions.

    La Conciliation: Mode de Règlement des Conflits de Travail en Droit Ivoirien

    LA CONCILIATION: MODE DE REGLEMENT DES CONFLITS DE TRAVAIL EN DROIT IVOIRIEN

    Présenté par MONSOH André Abboh Joseph, sous la direction du Dr EMIEN MIESSAN Arsène

    Ce Mémoire de Maîtrise en Sciences juridiques a pour titre "La Conciliation: mode de règlement des conflits de travail en droit ivoirien.". Cette œuvre de 65 pages, comprend une introduction de 6 pages, dans laquelle M. MONSOH André nous situe le cadre de sa recherche: il s'agit du droit du travail, qui en tant que droit professionnel "a pour mission de protéger les rapports existant entre les acteurs sociaux." (p.5) Et il ajoute: "Ces rapports prennent leur source dans un contrat de travail et ont un impact sur la paix sociale" (p.5) Pour cette raison, nous dit l'auteur, "le législateur ivoirien a attribué à l'Inspecteur du travail un rôle de conseil à l'égard des employeurs et des salariés" (p.6). Mais souligne notre auteur, les conflits de travail sont inévitables et c'est ainsi que "le juge, garant de l'application du droit, va jouer sa partition, dans le règlement des litiges" (p.6) Et c'est ce règlement à l'amiable de ces conflits "qui consiste à trouver une solution pacifique aux litiges" que l'impétrant appelle la conciliation.

    La conciliation, objet de cette étude, a été définie au sens large, dans ce présent mémoire comme "un accord par lequel deux ou plusieurs personnes en litige mettent fin à celui-ci. (p.8). Au sens strict, elle est "en droit du travail un règlement amiable d'un conflit de travail qui tend au rapprochement des points de vue antagonistes des parties jusqu'à l'acceptation d'une solution de type transactionnel, c'est-à-dire contractuel" (p.7). QUant à Raymond Lemesle, il définit la conciliation comme: " un accord ou un accommodement entre des personnes ayant des prétentions contradictoires, pour mettre fin à un litige" (p.8) Nous aurions souhaité que vous réfléchissez sur ces différentes définitions pour peut-être faire apparaître la notion d'efficacité qui m'apparaît comme un paramètre important dans votre travail. J'aurais aimé voir défini ce que vous appelez par efficacité, concept opératoire dans le présent mémoire et voir mieux mis en valeur, dans les présentes définitions. N'y a-t-il pas d'autres paramètres plus importants dans ces définitions qui gagneraient à être révélées?

    Pour enrichir votre mémoire dans le fond, sur cette question, les deux définitions de conciliation et d'efficacité devraient être enrichies: en effet, le sens latin du mot vient de concilio, conciliare, qui signifie assembler, unir, associer. Peut-on mesurer, par exemple, la conciliation des esprits? La sympathie? La bienveillance et l'amour? Bien sûr on peut se concilier l'affection de quelqu'un, c'est-à-dire se faire aimer de quelqu'un. Mais cela ne vise pas plutôt la qualité d'une relation, que l'argent (pecuniæ conciliandæ causa). En clair la qualité, au niveau esthétique, comme "mesure appréciative, posée à la double croisée de la sensation et du sentiment" (Dictionnaire des Notions philosophiques, p. 2136) devrait être aussi prise en compte dans vos hypothèses et vérification d'hypothèses. Il est vrai toutefois que c'est une donnée variable, "une investigation en mouvement" et qu'elle "peut changer de coloration à la fois soumise à la dénégation et par ailleurs solidement implantée" (Ibid.)

    Pour nous résumer, la conciliation ainsi signifie mettre d'accord des personnes divisées d'opinion, d'intérêt ou en litige que l'on amène à un arrangement, un accommodement. La conciliation est donc le règlement d'un différend, la solution d'un désaccord. Il manquera toujours à la conciliation une dimension qualitative qui ouvre la conciliation à la transcendance, à la ré-conciliation. Mais là il s'agit d'un autre débat.

    Quant l'efficacité, je me risque à vous proposer cette définition c'est le caractère de ce qui est efficace. Cette notion vous introduit dans le monde du management que vous ne devez pas négliger dans cette étude. Je vous renvoie au taylorisme, au notion de force, du pragmatisme, du rendement et de la réussite en management.

    La problématique de M. Monsoh André est la suivante: peut-on parler d'efficacité dans le règlement des litiges? (p.10)

    Le Titre I de 23 pages traite de l'efficacité de la conciliation administrative. La méthodologie de l'auteur nous semble cohérente puisqu'elle s'appuie sur les textes de lois (l'article 82.6 du Code de travail) qui sont les dispositions légales qui permettent à la conciliation d'aboutir. (p.52). L'impétrant vérifie ses résultats par des données quantifiables(données statistiques de 2002 à 2005 recueillies à la direction générale du Travail) qui permettent de conclure en l'efficacité de la conciliation administrative obligatoire. Le pourcentage de réussite est de 68,08%(2002), 53,33% (2003), 60,97%(2004) et 68,42% (2005). La conciliation administrative facultative connaît elle aussi le même succès grâce à l'intervention de l'inspecteur du travail. Les statistiques qui démontrent de la bonne santé de cette conciliation sont de (81,92% en 2002, 81,91% en 2003, 84,67% en 2004 et de 76,85% en 2005) (p.26). M. Monsoh n'a pas manqué de relever toutefois les limites et les difficultés de cette action, les entraves à l'efficacité de cette conciliation et la longueur de la procédure. Cette exposé magistral risque néanmoins d'entraîner l'impétrant dans l'autoglorification quand il se célèbre dans cette phrase à la page 22, " nous pouvons dire sans crainte d'être démenti…". A ce propos, je voudrais émettre quelques réserves au niveau de la méthode quantitative. Dans votre méthodologie, vous avez essayer de mettre le droit en rapport avec la sociologie en parlant des "rapports de travail sur l'équilibre social" (p.6) Et vous avez essayé de construire des variables qui sont "la traduction des concepts ou notions en opérations de recherches définies" (Le Vocabulaire des sciences sociales, p.9). En sociologie, nous avons appris que la variable a une histoire ambiguë. Des exemples de variables, les uns sont nominaux et ordonnés, les autres sont quantitatif. Comment parler alors exclusivement d'efficacité et d'inefficacité.

    Le Titre II de 21 pages traite de l'inefficacité de la conciliation judiciaire. L'auteur constate, sur le plan théorique, de nombreuses défaillances, au niveau des textes de lois qui régissent la conciliation judiciaire" (p.36). Il souligne en outre l'inefficacité liée aux insuffisances légales: la limitation des pouvoirs du juge, l'insuffisance de sanction (p.36-38). Il déplore aussi l'inefficacité au plan pratique de la conciliation judiciaire(le manque d'efficacité des conciliateurs. (p.47). Ici également des mesures quantitatives confirment les hypothèses (le taux de réussite des règlements des litiges est de 19,29% et le taux d'échec de 80,70%) (p.46).

    Au niveau de la forme, sur la couverture vous parlez d'une UFR des sciences juridiques, administratives et politiques qui n'existe pas de fait à l'UCAO-UUA. Vous avez plutôt la faculté de Droit civil. Il manque aussi votre grade sous votre nom. Vous êtes licencié en droit civil. Il manque dans tout votre texte des retraits de ligne pour le début des paragraphes. Dans tout le texte, les paragraphes sont disproportionnés. Nous avons parfois des § de deux lignes. Il y a beaucoup de fautes de grammaire, d'orthographe et de style. p.5, l.3 "du". Les ouvrages des auteurs doivent être soulignés ou bien mis en italiques. Les citations doivent être mises en guillemets. p.9, l. 6, "créée", dernière ligne s'y. p.10, l.3, "les écrits de nos auteurs". De quels auteurs parlez-vous? p. 12, les § 2 et §3 n'ont pas de point final. p.14 , 4è§ "pis encore". 5è§ "à". Note 1 "Si". Imprécisions relevées dans le texte p.15, l.2 "selon un inspecteur de la direction générale du travail située au plateau". Erreur de style, dernier § l.1" les pouvoirs dont auraient besoin l'inspecteur du travail sont: "

    L''article 100.6, p.6 n'est pas cité en bas de page. Votre présentation aurait dû être constante sur ce plan. p. 16, 3è§ "recueillies". p.17, l.3 "à décider". Même page, Ministre tantôt en majuscules, tantôt en minuscule. p.18, l. 6 "à"; p. 20, l. 14, "s'égrène". p.21, note 1 "après collectif, mot suivant effacé. p.23, note 1, a contrario, dans le texte, p.23, l. 3 "faite" p.24, texte non aligné; dernier §, il faut dire "devant le silence"; p.25, alignement du texte, 2è§ sans point, l.10, phrase incorrecte, enlever le "de", deux lignes plus bas, enlever le point virgule, mettre virgule simplement; p. 26 2è!, le mot litigeantes? l'an 2002 à réécrire. p.27, 4è§ "d'autre part". p.32, l.13 "coté". p.33, 4è § erreur de style. p.34, mauvais renvoi aux guillemets. p.37 "d'après un juge du tribunal de première instance situé au plateau. p. 38, article 100.6 du code du travail, non cité en bas de page. Dernière ligne, "voire son efficacité". p.39 l.3, reconstruire la phrase. p. 40 avant dernier § "s'en dérober". p.41, 2è § avant dernière l. il y a un "de" de trop. Après : "…", il faut la maj. p.42, l.3 "créé". "mise en œuvre ". p. 44, note 1, parie" au lieu de partie. 2è§ il faut un point. p.45 2èl. Coté. p.46 guillemets bizarres. "au tribunal du plateau"., Côte d'Ivoire, dans la note. p.48, l.3 "positions carrées" p.49 deux paragraphes 2 et 3, style télégraphique. Imprécisions "après paragraphe II, "selon certains juges du tribunal du travail de première instance du plateau". Revoir les guillemets de la note. p.51 avant dernière l. les "juges du travail"? p.53, l.1 style, p.56 3è § coté".

    Votre conclusion manque de modestie: p.54, avant dernier § "l'incapacité, voire le manque de savoir-faire des juges et des assesseurs". Toute la bibliographie est à revoir: les ouvrages p.58 devraient être soulignés ou mis en italique, respecter l'ordre (la ville d'édition et la maison d'édition. Et l'année )

    Dr AKE PATRICE JEAN

    Assistant à l'UFR-SHS de l'Université de Cocody

    Et à l'UCAO-UUA.

    La Gestion du Personnel non religieux dans les services et institutions ecclésiales: cas du diocèse de Cotonou

    LA GESTION DU PERSONNEL NON RELIGIEUX DANS LES SERVICES ET INSTITUTIONS ECCLESIALES: CAS DU DIOCESE DE COTONOU

    Présenté par Eric Arnaud NASSARAH, sous la direction du Maîtrise Arsène M. EMIEN, Docteur en droit privé, Avocat.

    Ce Mémoire de Maîtrise en Sciences Juridiques porte sur le thème "LA GESTION DU PERSONNEL NON RELIGIEUX DANS LES SERVICES ET INSTITUTIONS ECCLESIALES: CAS DU DIOCESE DE COTONOU". Son auteur, M. Eric Arnaud NASSARAH veut réfléchir sur les problèmes juridiques posés dans la gestion du personnel des services et structures d'affaires que l'Eglise particulière du Benin a créés" (p.1). Il pense que "les services et structures catholiques emploient de plus en plus de personnel alors que le monde devient de plus en plus sensible et exigeant par rapport au respect scrupuleux du droit du travail" (p.2). Selon notre auteur, l'Eglise gère très mal son personnel et "les manquements aux droits des travailleurs portent gravement atteinte à la crédibilité du message de l'Eglise" (p.2).

    Je voudrais avec vous revenir à la spiritualité du travail qui nous permet de comprendre mieux la position de l'Eglise Catholique en la matière. Je vous renvoie aux excellents articles de Paul Lamarche sur le travail dans la Sainte Ecriture, d'Antonio Quacquarelli, le travail aux temps des Pères, de Pierre Vallin, le travail au Moyen-Age, et la problématique moderne du travail, dans le Dictionnaire de Spiritualité (Paris, Beauchesne 1991).

    Dans l'Ecriture Sainte, nous notons deux courants:

    Un courant pessimiste qui considère le travail dans ses mauvais côtés. Même en tenant compte que l'homme avant le péché, en Gn 2,15, est établi par Dieu dans le jardin d'Eden pour le cultiver et le garder (ou bien pour le culte et la garde), même en tenant compte que Dieu lui-même travaille et fabrique des tuniques de peau, il reste qu'est souligné ici, en rapport avec le péché, l'aspect pénible du travail(3,17-19). A travers la forme mythique du récit on perçoit d'une part la prise de conscience de la dure nécessité du travail pour vivre et survivre, et d'autre part le désir d'expliquer le travail est trop souvent pénible, alors que la création venant de Dieu est bonne. Ce courant réaliste et pessimiste se retrouve à chaque époque de la Bible: (Ex1,8-14; 5,6-18 (le travail injustement imposé aux enfants d'Israël en Egypte; dans la Septante on commence à faire une distinction entre le travail librevet le travail d'esclave); 2 Sam 12,31; 1 Rois 12,1-4; Amos 5,11;Jér.22,13;Qoh. 2,22-23 (le travail est vain); Sir. 33,25-33 (conseils modérés et durs sur la manière de traiter un esclave); Jac 5,4 décrit aussi les injustices accompagnant le travail.

    A ce courant on peut rattacher plusieurs ramifications. Ainsi vit-on dans l'Ancien Testament (comme dans d'autres religions) une certaine méfiance, non pas envers le travail agricole, plus ou moins inspiré par Dieu (Is. 28,23-29) mais envers tout ce qui, produit artificiellement, paraît concurrencer Dieu et la nature. C'est dans la descendance de Caïn qu'on rencontre Hénok, le constructeur de la ville (Gn4,17), et Tubal-Caïn, l'ancêtre de tous les forgerons en cuivre et en fer (4,22); on sait comment la construction de la tour de Babel est présentée comme une atteinte aux droits de Dieu (11,1-9). Faut-il situer dans ce courant (même si les motifs sont multiples et complexes) la tendance à se méfier de l'art, spécialement de l'art figuratif? Pourquoi Paul n'a-t-il pas un mot d'admiration pour le travail manuel

    Rapports entre l'Eglise et l'Etat selon les normes canoniques: cas des rapports entre l'Eglise et l'Etat en Côte d'Ivoire de 1946-2000

    RAPPORTS ENTRE L'EGLISE ET L'ETAT SELON LES NORMES CANONIQUES: CAS DES RAPPORTS ENTRE L'EGLISE ET L'ETAT EN COTE D'IVOIRE DE 1946-2000

    Présentée par AGNERO Lasm Mathias Claude, sous la direction du Prof; Thomas Sixte YETOHOU

    Cette dissertation porte sur le thème suivant: "Rapports entre l'Eglise et l'Etat selon les normes canoniques: Cas des rapports entre l'Eglise et l'Etat en Côte d'Ivoire de 1946-2000". Son auteur M. AGNERO Lasm Mathias Claude s'appuie sur les normes canoniques suivantes du CIC de 1983. Il s'agit du Can. 747, § 2. Je voudrais vous voir citer in extenso au moins une fois, ce canon dans votre ouvrage de 109 pages. Ce n'est pas le cas.

    Ce canon présente-t-il une nouveauté par rapport aux dispositions antérieures?

    Votre problématique se résume à la question suivante: "quel rôle l'Eglise doit-elle jouer auprès de l'Etat?" (p.2) Il aurait fallu nos exposer les théories en présence et dégager votre hypothèse que vous auriez ensuite vérifier. Pourquoi votre titre ne serait pas "Séparation des Eglises et de l'Etat…"?

    Votre ouvrage s'articule de la façon suivante. Après votre introduction de 6p. Votre première partie sur la nature et la vocation de l'Eglise dans la communauté politique(21p.) "vise à cibler, selon vous, l'action ecclésiale dans l'ordre temporel" (p.7). Il s'agit, selon vos termes d'une description, alors qu'on attendait de vous une argumentation fondée sur des textes canoniques. Votre critique dans cette partie de l'objet de votre recherche le Can. 747 vient, à notre avis, sur le tard. (p.23). Je vous signale en passant, qu'il ne s'agit pas d'une critique. Vous cherchez les "implications juridiques" du canon précité. (p.23)

    Votre deuxième partie expose les principes directeurs des rapports entre l'Eglise et l'Etat (la communauté politique). Je parlais tantôt des théories en présence: je les retrouve à ce moment(p.35): La 1ère théorie est celle du principe de la potestas indirecta ecclesiae in temporalibus (p.35). Vous ne vous appuyez sur aucun auteur pour étayer votre argumentation. Les notes de bas de page renvoient aux auteurs bien sût. Mais une méthode pédagogique plus élégante aurait consister à mentionner ces auteurs dans le textes, avant de les renvoyer en bas de page. (par exemple, GANDEMENT Jean, p. 36)

    Le second principe est celui de la séparation des pouvoirs: Idem: vous vous appuyez sur les théories de LE TOURNEAU Dominique et de Hyppolyte Simon et de MEJAN L.V. (p.37-38)

    Puis viennent ce que vous appelez les principes conciliaires (p.39): d'abord les principes de la libertas ecclesiae" et la liberté religieuse (p.40) Ici aussi vous auriez pu citer (De Broglie, Yetohou Sixte Thomas, Corral Carlos et Carillo de Albornoz, en terminant par Glez…) p. 43. Ensuite les principes de l'autonomie, de la laïcité et de l'égalité (p. 44) ont leurs défenseurs (Cardinal Ratzinger, Beyer Jean, le Tourneau Dominique, Calvo Otero Juan, Berghe H Van Den et Huizing Peter). Nous aurions aimé voir une définition plus rigoureuse de ces concepts. La laïcité, selon Gérard Cornu, est le "principe qui caractérise un Etat dans lequel toutes les compétences politiques et administratives sont exercées par les autorités laïcs, sans participation ni intervention des autorités ecclésiastiques et sans immixtion dans les affaires religieuses: caractère non confessionnel de l'Etat associé à sa neutralité religieuse, séparation des Eglises et de l'Etat. (p.526). Quant à l'autonomie, c'est un emprunt du grec αύτоνομίά, qui signifie le "droit de se régir par ses propres lois" (p. 92). Dans son sens général, l'autonomie est le "pouvoir de se déterminer soi-même; la faculté de se donner sa propre loi" (p.93). Si nous nous situons du point de vue du droit civil, l'autonomie de la volonté est une "théorie fondamentale selon laquelle la volonté de l'homme (face à celle du législateur) est apte à se donner sa propre loi, d'où positivement pour l'individu la liberté de contracter ou de ne pas contracter, celle de déterminer par accord le contenu du contrat dans les limites laissées à la liberté des conventions par l'ordre public et les bonnes mœurs, celle, en principe, d'exprimer sa volonté sous une forme quelconque, d'où, plus généralement, l'affirmation que la volonté des parties est la source de l'obligation contractée" (P.93). En revanche, en droit privé, l'autonomie concerne "la situation de collectivités ou d'établissements n'ayant pas acquis une pleine indépendance vis-à-vis de l'Etat dont ils font partie ou auquel ils sont rattachés, mais dotés d'ne certaine liberté interne de se gouverner ou de s'administrer eux-mêmes." (p.93). Au niveau international public, au sens le plus étendu, l'autonomie est la "capacité que possède tout sujet du Droit international à l'effet de librement exercer la plénitude de ses propres compétences (on parle en ce sens d'autonomie des compétences). " (p.93). Dans un sens plus restreint, l'autonomie est la "capacité que possède une collectivité non souveraine au regard du Droit international à l'effet de librement déterminer les règles juridiques auxquelles elle entend se soumettre dans la limite des compétences qu'elle exerce en propre" (P.93). Au plan interne, l'autonomie est le "statut juridique de certaines collectivités non souveraines, au regard du Droit international, et dont les relations internationales sont assumées par un Etat souverain, mais qui n'en retiennent pas moins compétence à l'effet de librement déterminer les règles régissant l'organisation et le fonctionnement de leurs pouvoirs publics ainsi que les modalités de leur action sur le plan interne" (p. 93). Au niveau du travail, il est question des partenaires sociaux et ce concept est fondamental, en matière de négociation collective, "selon lequel, souligne notre auteur, l'Etat reconnaît, en fait ou en droit, la possibilité pour les entreprises et les syndicats d'organiser librement leurs rapports". (p.93). Finalement, la loi d'autonomie est la "loi compétente pour régir l'acte juridique (plus spécialement le contrat, ainsi nommée par référence au rôle de la volonté (c'est la loi que les parties ont choisie ou, à défaut de volonté exprimée, celle du pays où elles ont entendu localiser l'opération"" (p.93)

    Le principe d'égalité, est un principe qui a été fixé dès 1789, dans la Déclaration Universelle des Droits de l'homme. D'après ce principe, "tous les individus ont, sans distinction de personne, de race ou de naissance, de religion, de classe ou de fortune, ni, aujourd'hui de sexe, la même vocation juridique au régime, charges et droits que la loi établit" (P.93) On parle par exemple d'égalité devant la loi civile, pénale, administrative comportant l'égalité devant les charges publiques (impôt, service national…)., l'égalité des justiciables et des usagers devant la justice et les autres services publics, l'égale admissibilité aux fonctions publiques, l'égalité dans le suffrage (suffrage universel) (on parle d'égalité juridique abstraite). D'un second point de vue, on parle d'"idéal d'égalité effective (par exemple économique, d'instruction, etc…) que les règles et institutions tendraient progressivement à réaliser, en atténuant les inégalités de fait" (p. 93). Signalons pour terminer, qu'on parle d'égalité en plusieurs domaines: au plan civil, conjugal, du traitement, parental, souverain.

    Un autre principe conciliaire est celui de la "sana cooperatio" duquel vous déduisez le principe de la solidarité fondamentale entre le pouvoir ecclésial et le pouvoir politique. Tj la même remarque : des auteurs comme De Soras Alfred, Congar Yves Marie, Hautmann, Journet e Matagrin auraient pu être mis en exergue. Un autre principe en découle: le principe de la souveraineté du pouvoir ecclésial et du pouvoir politique sur leurs terrains spécifiques d'action en découle: Ici également certains auteurs auraient mérité d'être en bonne place dans l'argumentation.

    Votre troisième partie aurait gagnée à être plus ramassée: de 1946 à 2000 me paraît une période trop vaste pour un mémoire de ce type. La période de 1960 à 1993, couvrant celle d'Houphouet Boigny me paraît plus raisonnable. La période actuelle a été trop survolée dans votre texte et les documents sont encore à l'ébauche. Gardez les pour vos études ultérieures. Quant aux fautes de français et de style reportez-vous au texte (voir nos annotations)

    Dr AKE Patrice Jean

    Assistant à l'UFR-SHS de l'Université de Cocody

    Et à l'UCAO-UUA